Chemin sombre (WS Jean-Michel Espitallier)

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Arnaud m’avait lu cette phrase, samedi. Elle s’est plantée dans ma tête, fracassante, sans que je l’aie oubliée. Avant de me faire des entorses au cerveau, j’ai arraché une page de mon cahier et les mots se sont mis à couler de mon stylo. J’ai regardé naître mes phrases avec un étonnement mêlé de fascination.

Sur un tapis étrange

Dansent des anges,

Filles aux yeux orange,

Que nul ne dérange.

Promesses soufflées,

Sourire parfait,

Elles créent

Un geste délié.

Ce semblant de poème a eu un drôle d’écho en moi. Un fugace frisson de plaisir. J’ai repris mon stylo, et, une nouvelle fois, je l’ai laissé danser. Une telle liberté, une telle légèreté… Ca me laissait pantoise.

Bonheur de l’envol.

Monde qui pulse.

Equilibre parfait.

Douce euphorie.

Mon stylo me portait. Toujours plus haut. Je me sentais légère, presque éthérée. Chaque mot me libérait de poids d’un souci, d’une rancœur. Le concept d’harmonie devenait accessible. Une force incroyable était en train de naître en moi.

J’ai fermé les yeux. Le silence s’est installé. Je me suis envolée.

J’allais bien.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

Difficile d’insister après une pareille tirade. Chaque mot m’avait poignardée. Arnaud m’avait repoussée, exclue de sa vie, presque avec froideur. Il avait rompu devant le bahut, après les cours.

Il s’était détourné pour retrouver des amis qui l’attendaient. J’avais désespérément envie de le suivre mais je n’avais pas le courage d’affronter son inébranlable résolution.

Eclat glacial dans ma poitrine.

Déchirure.

Souffrance.

J’ai mal. L’impact des mots a été presque physique, et la douleur qu’ils ont généré bien réelle. Mon équilibre était fissuré.

Une fois à la maison, je me suis assise à mon bureau, et j’ai laissé dériver mes pensées, cherchant désespérément à retrouver ma sérénité. J’ai arraché une page de mon cahier, pris mon stylo… Cette fois, pourtant, pour la première fois depuis que j’ai décidé d’écrire, la magie n’a pas opéré. Le charme était rompu. Je regardais toutes ces stupides phrases sur mon cahier en me demandant ce qu’elles faisaient là.

J’ai pris conscience du nœud qui me torturait les entrailles. Je me suis obligée à souffler longuement. Le ciel m’appelait toujours à lui, mais mon corps était rivé à terre.

Je n’étais plus un oiseau.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Alors que je traversais le grand hall du bahut, cette phrase a surgi de nouveau dans mon esprit, brûlante. Elle avait été une promesse, une fenêtre s’ouvrant sur un univers magique. Mais la tirade ne reflétait plus vraiment mon sentiment. Je trouvais ça plus ridicule que fascinant.

Mes jambes sont devenues de coton, mon cœur s’est emballé alors qu’une vague d’épuisement m’écrasait au sol. J’ai failli m’écrouler, me suis rattrapée de justesse et j’ai titubé jusqu’à la porte de la classe.

J’étais vidée. Complètement vidée.

Savez-vous ce que ressent un oiseau lorsqu’un chasseur lui tire dessus, lorsque son corps percé de mille blessures ne lui répond plus, lorsque ses plumes arrachées par les plombs tournoient dans le ciel autour de lui, lorsque ses ailes brisées pendent, inutiles ?

Il souffre.

Il souffre et il tombe.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

Dans la voiture qui me ramenait à la maison, j’ai somnolé à moitié, écrasée par une lassitude vieille comme l’univers. Mes pensées tournaient en rond, s’entrechoquaient dans une cacophonie mentale que les tentatives de mon père pour instaurer un dialogue n’avaient aucune chance de réordonner.

A vrai dire, je n’étais même pas fichue de savoir avec exactitude ce qui n’allait pas. La seule chose dont j’étais sûre, c’était que tout foirait depuis qu’Arnaud avait rompu. Et que j’étais fatiguée. Très fatiguée. Et mal dans mes baskets…

J’avais un peu de mal à savoir qui j’étais. Je me sentais seule.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Alors que je me préparais à me coucher, la sensation de lassitude qui avait disparu est revenue en force. J’ai senti une drôle de boule se nouer au creux de mon ventre. Une boule de peur comme lorsque, petite, je ne me souvenais plus de la leçon que je devais réciter. Une boule sombre et désagréable.

Ma tête s’est tout à coup mise à tourner. Je me suis effondrée sur mon lit, le souffle court. J’ai expiré plusieurs fois sans réussir à reprendre le contrôle de ma respiration et j’ai senti un filet de sueur froide couler entre mes omoplates tandis qu’un autre perlait sur mon front.

J’ai quitté mon lit, cherchant désespérément un air qui n’arrivait plus à mes poumons, jusqu’à venir buter contre la chaise de mon bureau sur laquelle je me suis effondrée. J’ai pris mon stylo et j’ai regardé mon cahier.

Il y avait un grand blanc dans ma tête et j’avais perdu les mots de mon vocabulaire. Ils devaient s’être noyés dans les larmes qui coulaient sur mes joues et qui brouillaient ma vue.

Je venais de comprendre. Quelque chose était brisé. Des certitudes avaient volé en éclats. Il y avait une drôle de fatigue, un peu comme un brouillard qui se serait mis à ramper à l’intérieur de moi, qui n’était pas due à un virus et dont je prenais à peine conscience.

J’avais l’impression d’être une souris coincée dans un piège à loup. Mes repères s’éparpillaient et moi, j’allais mal.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

Boule d’angoisse au creux de mon ventre. Malaise. Souffrance.

Les jours passent. Les semaines. Mes nuits sont courtes et les réveils difficiles.

Je suis de plus en plus mal. Je suis incapable de communiquer. Je suis seule sur un chemin sombre qui s’appelle dépression. Il germe dans la trahison et se nourrit des idéaux bafoués, des sentiments humiliés, du mensonge et de la désillusion.

Mes parents ont essayé de m’aider, ont usé de toute leur force de persuasion, parfois grondé, souvent expliqué, toujours raisonné. Mes amies aussi. Leurs tentatives pour me redonner le goût de vivre sont restées vaines. Leur joie n’a eu aucun écho en moi. Tout m’a laissée de marbre.

J’ai été chez le psychologue. Ca n’a pas marché. On me décrit le chemin sombre. Décrit-on à quelqu’un l’endroit où il habite ?

Ils parlent. Tous.

Ils parlent et ils ne comprennent pas. Il y a un univers entre les mots inaudibles que je crie en silence et les gestes inutiles de ceux qui s’agitent en voulant m’aider.

Leurs mots font du bruit, font du mal. Pour rien. Leurs regards aussi font mal.

Je suis un brin d’herbe emporté par la tempête. Ma course folle est solitaire. Impuissante. Les alliés ne sont pas admis sur le chemin sombre.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Le chemin est vraiment sombre. Sombre et glissant. Sans appui, impossible de s’arrêter ou de faire demi-tour. Je suis juste capable de ralentir. Un peu.

Les jours passent. Au milieu de la cacophonie des mots inutiles proférés par des passants translucides. Au milieu des regards. Qui blessent.

Moment doux de rémission. Je me suis assise au soleil sur un banc dans un parc. Si j’avais mal, c’est que je laissais les autres me blesser. Arnaud m’avait blessée. J’ai donc consacré toute mon intelligence à répondre à cette question : A-t-on besoin des autres pour être heureux ?

Je n’ai pas trouvé la réponse. Je me suis sentie plus seule que jamais. Dans ma poitrine, une horloge prise de folie s’est mise à battre à grands coups douloureux.

Un garçon est alors venu s’asseoir sur le banc à côté de moi. Sa main s’est posée sur mon épaule, il a planté ses yeux dans les miens et a dit :

— Je connais le chemin sur lequel tu t’engages.

Son regard est devenu brillant. J’ai compris. Je lis en lui, je lis sa fragilité, je lis son passé, je lis son combat quotidien. Personne ne quitte jamais totalement les chemins sombres. Les fouler laisse des traces indélébiles, au mieux des cicatrices, au pire des plaies qui jusqu’à la fin, resteront ouvertes.

Ma cuirasse s’est fissurée et, tout au fond de moi, un barrage a cédé. Les mots ont jailli de moi, dans le désordre, libérateurs.

— Je n’arrive plus à vivre.

Je lui ai dit ma solitude, ma blessure, mon malaise. Je lui ai parlé du nuage qui m’enveloppait, de la boule dans mon ventre, du mur, falaise escarpée, hérissée de pièges, que j’avais moi-même érigée contre les autres.

Je me suis tue et j’ai levé les yeux. Le garçon était assis à quelques centimètres de moi. Il n’a rien dit, comme s’il savait que je n’avais pas fini. Il y a eut un blanc, puis :

— Je voudrais recommencer à vivre.

Le garçon a serré ma main. Fort. Nous avons échangé un sourire comme on échange une promesse. Ses yeux brillent toujours. Son sourire est un rayon de soleil capable d’atteindre des zones désespérément dépourvues de lumière. Cela faisait des mois que j’en étais privée. Ma tête s’effondre sur son épaule et mes larmes coulent.

Le garçon a calmé la douleur en moi, la transformant en une apaisante certitude. Il y avait un futur pour moi. Un futur moins sombre. Un futur d’espoir.

Le chemin sombre s’éclaircit.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

La boule familière s’est nouée dans mon ventre et avant qu’elle ne me paralyse, je l’ai dissoute dans un accès de rage soigneusement canalisé.

Je me bats. La décision est fichée au cœur de ma volonté, tendant ses ramifications d’acier à travers tout mon corps. Je me bats. De toutes mes forces. Contre moi. Contre mon malaise. Contre le chemin sombre.

Je ne suis plus seule. Il y a le garçon, Antoine. Il y a mes amies. Il y a mes parents.

Parfois, la nuit, je rêve que j’arpente à nouveau le chemin sombre et je me réveille en sueur. Je saisis mon stylo et je laisse couler les mots, qui sortent dans un désordre inattendu qui témoigne de ma confusion, pour oublier ma peur. J’ai peur de la solitude. J’ai peur de la souffrance. J’ai peur du chemin sombre et de la porte à son extrémité.

Je surveille mes pas. Pour l’instant, je résiste.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Gardez-vous des chemins sombres.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s