Ecrire – Digression

Dans le cadre du master, tous les mardi après-midi, nous assistons à un séminaire sur l’écriture. On nous présente un auteur et une/des oeuvre(s), on discute autour d’extraits de textes, on parle de techniques d’écriture et puis, une fois qu’on a fait le tour de la question, on écrit un texte en rapport avec ce qu’on vient de voir.

Lors du second séminaire que nous avons eu, nous avons étudié Vie et opinions de Tristram Shandy, Gentilhomme de Laurence Sterne. Les deux techniques d’écriture que nous avons vues en détail sont la métafiction et la digression. Je n’ai pas encore bien saisi toutes les nuances de la métafiction et comme ce n’est pas le sujet principal de l’article, on va l’oublier pour le moment.

La digression, c’est une figure de style qui consiste à s’écarter du sujet principal en évoquant plusieurs autres thèmes, en lien ou non avec ce qui était évoqué au départ. Tristram Shandy illustre parfaitement cette technique.

Je vous invite donc à découvrir sans plus attendre le texte que j’ai proposé suite à ce séminaire, qui n’est pas à mon sens parfait, mais qui a le mérite d’exister.


 

Je faisais la tête.

La prof nous avait laissé partir bien avant l’heure normale. Ce n’est pas très courant, les profs qui laissent les élèves s’en aller plus tôt. En général, ils essaient plutôt de grappiller la moindre minute qu’ils ont pour nous inculquer un savoir en plus, la petite définition ou la petite citation qui, selon eux, nous permettra de nous démarquer des autres.

D’ailleurs, je ne décolère toujours pas du match de basket qu’on a perdu. Tout ça parce que Lola n’est pas capable de semer les joueurs qui lui collent au train. J’ai failli louper le mien, d’ailleurs, avec cette histoire de match perdu. Elle est là, à se vanter d’être la meilleure, mais elle n’est pas fichue de se démarquer. C’est de sa faute si on a pris un panier à la dernière minute et personne ne m’enlèvera ça de la tête.

En fait, nous, les élèves, on s’en fiche, de cette dernière citation, de l’exercice à faire pour la prochaine fois, ou du texte à lire. Déjà qu’on dort généralement pendant les trois quarts du temps – et on dominait le match pendant les trois premiers quarts temps, comment est-ce qu’on avait pu perdre ? –, alors ce n’est pas cette info donnée lors de l’ultime minute de cours qui va retenir notre attention.

Enfin, je ne veux pas critiquer les profs, hein ? Ils font leur boulot, ils sont payés pour ça, nous apprendre des trucs, nous donner les clés pour bâtir notre avenir, tout ça, tout ça. C’est beau, mais en vrai, c’est autre chose, faut bien l’avouer. Les profs ne sont pas tous fait pour exercer ce métier.

C’est comme pour le sport. On n’est pas tous fait pour en faire. Lola, elle, elle sait peut-être mettre des paniers, elle sait peut-être avoir de bons résultats sur le papier, mais dans un match, et bien, elle ne sait pas se démarquer, elle se fait voler le ballon et du coup, c’est toute l’équipe qui se retrouve à perdre !

Y en a quelques uns qui ont vraiment envie de partager, d’autres qui sont véritablement passionnés, mais y en a plein aussi qui choisissent cette voie par défaut, parce que ça leur assure un métier pas trop mal et qu’ils ont les vacances scolaires – deux mois en été, qui refuserait ?

De toute façon, je ne vois pas pourquoi à l’heure actuelle, les cours durent encore une heure – voire deux, trois ou quatre, selon si la matière est ennuyeuse, assommante ou soporifique. Il y a des études qui ont prouvé que sur soixante minutes, on n’était attentif que deux minutes, en moyenne. Ca veut donc dire que certains ne sont même pas attentifs plus de dix secondes et que d’autres – élites parmi l’élite – arrivent peut-être à pousser jusqu’à cinq minutes.

Remarque, si les profs nous donnent toujours des petites informations lors des dernières minutes de cours, histoire de boucler tout ce qu’ils ont préparé, ce n’est pas forcément bête. Parce que quand nous, les élèves, on s’aperçoit qu’il est bientôt l’heure de sortir de classe, on se réveille – faut que je pense à remonter mon alarme d’une heure, pour demain matin – et même si on commence à rassembler nos affaires, on tend instinctivement l’oreille, en guettant le moment béni où on nous dira qu’on peut rentrer chez nous parce que le cours est terminé. Par conséquent, c’est pas si idiot que ça, de nous donner des informations juste à la fin. Surtout que si on a roupillé pendant tout le reste de l’heure, faut bien qu’on les fasse à un moment, nos deux minutes d’attention.

Sauf le Fantôme, qui doit ne jamais rien écouter. Elle s’appelle Nathalie, c’est une fille qui joue au basket avec moi, mais je la surnomme comme ça parce que même si elle est présente physiquement, son esprit est toujours ailleurs. C’est pour ça qu’elle est toujours sur la touche, pendant les matchs. Elle voit jamais le ballon arriver, elle ne parvient jamais à le rattraper, comme si son esprit était trop occupé à lutter avec d’autres préoccupations beaucoup plus profondes.

Bref, je ne veux pas critiquer les profs. Mon MP3 n’a presque plus de batterie, faudra que je pense à le recharger. J’aurais pu en être un, moi aussi. Mais, en fait, autant j’adore être devant les élèves, autant ça m’ennuie de préparer les cours. Et je dis « ennuyer » pour ne pas utiliser de termes trop vulgaires, mais c’est vraiment un truc qui m’horripile au plus haut point.

Déjà, préparer une leçon, en soi, ce n’est pas forcément évident, parce qu’il faut être le plus clair et le plus précis possible – comme pour marquer un panier, faut pas trop faire dans la fioriture, on vise et on tire, point. Mais il faut penser aux élèves qui vont comprendre la notion très facilement et qui vont bâcler les exercices en deux temps, trois mouvements, tout en n’oubliant pas de réfléchir aux solutions pour mettre la leçon à la portée des plus lents d’esprits – non, je ne pense pas au Fantôme, ou alors peut-être que si, mais si vous la connaissiez, vous ne me jugeriez pas autant. Un vrai casse-tête. Aussi complexe que cette incapacité qu’à Lola de ne pas se démarquer.

Donc, je n’ai rien contre les profs. Je ne les critique pas, ils font leur boulot du mieux qu’ils peuvent et comme ils sont payés pour assurer des heures complètes et pas juste deux minutes, ils ne peuvent pas se permettre de résumer leurs cours en trois ou quatre lignes. Ils sont obligés de développer et d’enrober des notions, parfois toutes simples, d’un nappage – tiens, c’est ça que j’aurais pu mettre sur mon gâteau pour cacher le fait qu’il était un peu brûlé sur les bords – lourd et indigeste d’informations supplémentaires qu’on s’empressera de jeter dans les oubliettes de notre mémoire sitôt le cours fini.

Tout ça pour en revenir au fait que je faisais la tête. Et pas à cause des profs.

Aujourd’hui, il y a un vent à décorner les taureaux, comme on dit en Normandie. Je ne sais pas si ça se dit aussi dans d’autres régions du monde, peut-être que ce n’est pas une expression purement normande et que la totalité de la France l’utilise, mais comme on me dit souvent qu’on ne sait pas d’où je sors mes expressions, je préfère préciser, maintenant. Chez moi, le vent décorne les taureaux. Et probablement en Camargue – oh, je pourrais manger du riz ce soir ! – aussi, parce que c’est vrai qu’en Normandie, on est plus vache laitière.

C’est marrant, parce que je suis du signe du taureau. Donc si j’avais eu des cornes, j’aurais probablement été un exemple parfait pour illustrer l’expression. C’est vrai que ce n’est pas forcément une image qui vient tout de suite à l’esprit. On voit rarement des taureaux sans corne. Et on imagine mal le vent réussir à leur ôter.

Mais la nature a voulu que je naisse être humain et non pas être bovin, donc j’ai des cheveux sur la tête, mais pas de corne sur le front. Le vent ne pouvait donc pas me décorner et ça m’arrangeait plutôt, parce que je n’aurais pas eu l’air très attirant. Ca aurait peut-être impressionné mes adversaires de basket ?

Par contre, les bourrasques qui soufflaient pouvaient me mettre ma frange dans les yeux. Je n’aurais pas dû repousser mon rendez-vous chez le coiffeur depuis trois semaines. Mais il pleut, je suis fatiguée, j’ai la flemme, la couette est bien chaude, tant pis on ira demain, j’ai faim, oh ce film je l’ai pas vu, et quelques autres excuses plus tard, je n’avais toujours rien fait.

Il fallait tout le temps que je repousse mes cheveux pour voir où je marchais et j’avais l’impression de ressembler à une véritable idiote, avec la main plaquée sur la tête pour tenter de retenir les mèches folles qui volaient autour de mon visage et le giflaient.

Mais revenons à nos moutons – qui n’ont pas de corne non plus, eux. On m’aurait annoncé que ce que je traversais était le début d’une tempête que ça ne m’aurait pas étonné. Le vent soufflait si fort qu’il parvenait à me pousser vers la route – j’aime bien les voitures, mais pas de trop près. Il ne me lâchait, pire qu’un joueur qui aurait pour me mission de me marquer si près qu’on n’aurait pas pu me passer le ballon.

Dès qu’il y avait la moindre accalmie, le moindre signe d’apaisement dans les bourrasques qui se déchaînaient autour de moi, je bondissais vers le bord du trottoir opposé au bitume, mais dès que le souffle recommençait à balayer la rue avec force, j’étais inexorablement entraînée vers les voitures.

Je résistais, évidemment. J’étais loin d’avoir envie de finir en carpette. On n’a jamais vu de tapis jouer au basket. Ca pourrait faire le « buzz » sur internet. Dès que mes jambes étaient poussées vers la route, je me penchais pour contrebalancer la force du vent. J’étais incapable de conserver une trajectoire droite avec cette technique, mais au moins, elle me permettait d’éviter les roues des véhicules qui passaient non loin de moi. Moi : un. Le vent : dix. Les voitures : zéro. Et si Lola ou le Fantôme avait été là, je parie qu’elles seraient déjà réduites à l’état de bouillie toutes les deux. Incapable de lutter ou de comprendre ce qu’il se passait.

Et donc, je faisais la tête, mais ce n’était pas plus à cause du vent qu’à cause des profs. C’était parce que je rentrais chez moi.

Alors, je vous arrête tout de suite. Non, je ne faisais pas la tête parce que je quittais les cours. Au contraire, comme je l’ai dit plus haut, on sommeille toujours en classe, nous, les élèves. On est donc ravis lorsqu’on a l’occasion de rentrer chez nous. Je veux dire, on part d’un endroit où on s’est ennuyé à mourir pour retrouver notre petit nid douillet, avec de la nourriture, du chocolat chaud, un plaid moelleux, et de quoi se divertir.

Pour moi, me divertir, c’est faire du basket. Sauf quand on perd un match à cause de Lola. Ou quand le Fantôme est obligée de jouer parce qu’il n’y a personne d’autre. Là, ça me gâche mon plaisir. Rien que d’y penser, ça m’énerve. Faudrait que j’aille me racheter une paire de chaussures pour aller courir. Ca me défoulerait.

Donc, je fais du basket. Et quand je n’écris pas, je joue au jeu vidéo. Ou à un jeu de société. Mais cette solution implique que je ne sois pas seule. Ce qui n’est pas évident lorsqu’on est dans son appartement étudiant et loin de sa famille. Ou alors, il faut que je joue en ligne. Mais ça perd un peu de charme, je trouve. Rien ne vaut un bon vieux plateau cartonné, un dé qui roule sous les doigts et des pions de plastique à déplacer sur les cases.

Donc, je joue. Et quand je ne fais pas de basket et que je ne joue pas, je cuisine.

Tout ça pour dire que quand j’ai passé une semaine sans électricité parce qu’EDF avait décidé que ce serait drôle de tester mes nerfs, j’ai galéré. Parce que quand je rentrais chez moi, déjà, je n’y voyais rien, parce qu’il faisait nuit et que je ne pouvais pas allumer la lumière – ou plutôt, je pouvais appuyer sur l’interrupteur, mais ça ne servait à rien, étant donné que mon appartement n’était pas alimenté en électricité – mais en plus, je n’avais que quatre heures d’autonomie de batterie sur mon ordinateur pour aller sur internet.

Mais depuis le temps, c’était réparé. J’avais passé avec brio l’épreuve d’EDF, sans devoir acheter de bougie ou de lampe torche. Lola est une abrutie qui ne sait pas jouer au basket et je ne vois pas pourquoi je me fais des nœuds au cerveau en pensant à elle. Alors si je faisais la tête, ce n’était pas parce que ma coéquipière nous avait fait perdre un match.

Non, si je faisais la tête, c’était parce qu’après avoir passé deux heures douloureuses à écouter un enseignant me débiter des informations qui ne m’intéressaient pas et dont je n’allais retenir que quatre pauvres petites minutes, si mon cerveau le voulait bien, et être rentré en luttant contre des bourrasques décidées à me jeter sous les roues des voitures, ce qui m’avait bien évidemment vidé de mes forces, je devais rédiger une dissertation.

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