Texte d’invention : Tolkien et les femmes

Lorsque le débat avait été ouvert, Timothée ne s’attendait pas du tout à ce qu’il prenne cette tournure aussi argumentée et passionnée.

Le garçon devait travailler sur un exposé pour son cours d’analyse et de critiques, ce qui, même avec la meilleure volonté du monde, compromettait pas mal le caractère attirant du jour. Il avait cependant choisi de voir les choses de façon positive : le prof avait réparti la classe en binôme, le travail serait donc divisé par deux ; il faisait équipe avec une fille de sa promo plutôt sympathique, même s’il ne la connaissait pas vraiment ; et de plus, le thème de l’exposé était Tolkien, l’auteur d’une des œuvres qui l’avait le plus marqué dans sa jeunesse.

Timothée avait décidé que plus vite le plan et la ligne directrice de leur exposé seraient établis, plus vite les recherches nécessaires pourraient être effectuées et plus vite ils seraient débarrassés de ce devoir. Il avait donc donné rendez-vous à Ludivine, sa camarade de travail, dans un café pour pouvoir discuter de cet exposé, deux jours après qu’on leur ait imposé leur thème de recherche.

Cependant, la jeune fille était arrivée en retard de dix minutes avec un air si renfrogné que Timothée s’était aussitôt senti mal à l’aise. Ils étaient maintenant attablés l’un en face de l’autre, deux tasses de porcelaine fumantes les séparant, mais la jeune fille conservait sa mine fâchée et ne faisait rien pour engager la discussion. Gêné par le silence qui régnait entre eux et conscient que leur exposé n’avancerait jamais de cette façon, Timothée prit son courage à deux mains et après avoir inspiré un grand coup, il se lança :

— Quelque chose te tracasse ?

Le garçon aurait aimé trouver le culot de demander « C’est ma tête qui ne te revient pas ? » Mais avec cette question, il pointait au moins le fait qu’il avait remarqué qu’il y avait un problème. C’était quitte ou double. Soit Ludivine lui était reconnaissante de ne pas ignorer ses états d’âme, soit elle prenait la mouche et quittait le café après lui avoir reproché d’être la cause de tous les malheurs du monde.

Heureusement pour lui, il sembla que la jeune fille préféra opter pour la première solution. Elle releva les yeux, l’air perplexe, avant de secouer la tête.

— Oui, mais je n’ai rien contre toi, si c’est ce qui t’inquiètes, devina-t-elle.

— Alors, qu’est-ce que c’est ? insista Timothée.

Le garçon s’attendait à tout mais pas à la réponse que lui donna Ludivine.

— C’est le sujet de l’exposé qui m’énerve.

Timothée serra les mâchoires pour ne pas rester bouche bée. Le moment était mal choisi pour ressembler à un personnage de cartoon.

— Comment ça, le sujet t’énerve ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

Ludivine se passa la langue sur les lèvres d’un mouvement agacé.

— Ca ne m’étonne pas que tu ne comprennes pas … grommela-t-elle.

Le garçon plissa les yeux, incertain sur la réponse à donner.

— Qu’est-ce qui peut bien te gêner chez Tolkien ? C’est un grand écrivain qui a construit tout un univers, de la faune à la flore, en passant par le langage et …

— Bien sûr, le coupa Ludivine avec un mouvement de main agacé. Il a écrit des livres fantastiques et blablabla, mais c’est aussi un grand macho et c’est quelque chose que je ne supporte pas.

Timothée battit des paupières avant de répéter :

— Un grand macho ?

La jeune fille écarquilla les yeux.

— Bien entendu ! Ne va pas me dire que tu ne le savais pas !

— J’ai du mal à voir en quoi tu le considères comme un macho mais je respecte ton avis, répondit prudemment le garçon.

Il s’attendait à ce que Ludivine tire enfin un trait sur son opinion et se concentre sur l’exposé sur lequel ils devaient travailler. Cependant, la jeune fille sembla prise d’une envie de justifier son point de vue et après avoir entouré sa tasse de ses deux mains, elle reprit :

— On ne peut pas vraiment dire que ce soit étonnant, son caractère machiste. Il est né à la fin du 19ème siècle, à une époque où les femmes n’étaient pas encore considérées comme ayant une identité propre.

Timothée ne dit rien et se contenta d’ajouter du sucre dans son café. Ludivine prit son silence pour une incompréhension de ses propos.

— Tu n’es pas sans ignorer qu’au début du 20ème siècle, les femmes n’avaient pas le droit de vote et qu’elles étaient quasiment considérées comme la propriété de leur mari en Angleterre ?

— Oui, merci, je suis au courant, s’agaça le garçon.

— Leur seul droit était d’être mère et de s’occuper de la maison, cracha la jeune fille. Tu comprends, nous, les femmes, on n’était pas assez intelligentes pour décider de la politique ou avoir un métier.

Timothée se vexa. Le ton de Ludivine était presque accusateur et il n’appréciait pas de l’entendre parler ainsi, comme si elle considérait que son statut de garçon le conduisait à considérer les filles comme inférieure à lui.

— Je suis navré si je te déçois mais je ne pense pas du tout comme ça, précisa-t-il d’un ton sec.

Ludivine s’excusa avec une grimace :

— Je ne voulais pas te froisser. Mais je te l’ai dit : le sujet m’agace. Tolkien était un macho et on ne m’enlèvera pas cette idée de la tête.

Timothée hocha la tête et porta son café à ses lèvres pour en boire une gorgée. Lorsqu’il reposa sa tasse dans sa soucoupe, un sourire s’était esquissé sur son visage. Il aimait les défis. Et il était persuadé qu’il ne serait pas bien compliqué de détromper Ludivine de ses aprioris.

— Si je peux me permettre, je pense que tu fais fausse route concernant Tolkien, commença-t-il.

Le garçon tenta une pause pour étudier la réaction de sa camarade. Alors que jusqu’ici, Ludivine avait été plutôt sèche et froide, elle semblait désormais avoir réalisé que son comportement n’apporterait rien de bon à la discussion et qu’il valait mieux écouter les arguments de l’adversaire afin de pouvoir mieux le contredire. La jeune fille fixa donc d’un air attentif Timothée qui enchaîna :

— Remettons déjà les choses dans leur contexte. Oui, au début du 20ème siècle, la place de la femme était encore très minimaliste dans la société, voire inexistante. Et même si les Guerres Mondiales ont entraîné une grande remise en question concernant la gente féminine, Tolkien n’a pas vécu assez longtemps pour que cela influe sur sa manière de penser.

— Tu essaies de me dire que ce n’est pas de sa faute, mais celle de son époque, s’il ne savait pas réfléchir correctement ? railla Ludivine.

— Tu y vas fort en disant qu’il ne savait pas réfléchir, protesta Timothée. Il a quand même créé un univers complet, en allant jusqu’à inventer des langages précis pour les différentes races qu’il exploite et avec une histoire qui s’étend sur des milliers d’années.

— Un univers où les femmes sont exclues !

Le garçon se renfonça dans son siège. Il avait déjà lu, au cours des recherches qu’il avait faites après avoir lu la trilogie du Seigneur des Anneaux, des articles traitant du manque de personnages féminins dans l’œuvre de Tolkien. Cependant, après réflexions personnelles et recherches complémentaires sur le sujet, il avait accumulé un stock d’arguments pour atténuer cette critique qu’il jugeait trop hâtive.

— Il y a des filles dans le Seigneur des Anneaux, déclara-t-il posément. Que fais-tu d’Arwen, Eowyn ou Galadriel ?

— Tu plaisantes ? se récria Ludivine. Trois femmes face à toute une ribambelle d’hommes en armures. Il y a des héros à chaque page du livre mais les femmes sont cantonnées à quelques lignes. Je n’ai jamais fini le tome deux parce que j’ai du mal avec le style de Tolkien, mais je me souviens bien du manque cruel de personnages féminins. Heureusement que Peter Jackson a été plus clairvoyant et a donné un rôle beaucoup plus important aux filles dans son adaptation. Ce n’est toujours pas l’idéal, mais au moins, il aura essayé quelque chose.

Timothée secoua la tête en tapotant sur sa tasse. Il trouvait l’avis de sa camarade trop tranché, même pour quelqu’un qui s’était arrêté à l’adaptation cinématographique. Il était crucial de la faire changer d’avis, pas forcément pour soigner la réputation de Tolkien, mais surtout pour qu’elle appréhende les nuances cachées dans les livres.

— Je suis d’accord pour dire qu’en apparence, il y a peu de filles dans son univers mais …

— Ce n’est pas qu’en apparence ! insista Ludivine.

Le garçon la fixa quelques instants et si sa camarade se rembrunit, elle sembla comprendre qu’elle avait manqué de politesse. Tandis qu’elle empoignait son chocolat chaud, il reprit :

— Je disais donc qu’en apparence, il y a peu de filles dans son univers mais que la réalité est bien plus complexe.

Avant que sa camarade ait pu l’interrompre de nouveau, Timothée poursuivit :

— Tolkien a évolué dans un monde de garçons. Tu l’as dit toi-même, la société de l’époque était déjà très machiste. Mais en plus de ça, il a perdu sa mère très jeune et n’a pas de sœurs. A l’université, il n’est entouré que par des garçons. Il s’est passionné pour la littérature médiévale mais là encore, cela ne l’a pas aidé à déployer des caractères féminins car la société du Moyen-Âge était encore plus centrée autour de l’homme et des exploits chevaleresques. Il n’est donc pas très familier avec les femmes.

— Et alors ? fit Ludivine d’un ton dédaigneux. Il ne vivait pas clos chez lui. Il était marié, non ? Il sortait bien un peu de temps en temps, il croisait bien d’autres femmes ?

— Bien sûr, mais son imaginaire avait été tenu à l’écart des femmes, insista le garçon. De plus, quand il a imaginé la Terre du Milieu, il s’est servi de ce qu’il connaissait, il a retranscrit une partie du monde dans lequel il vivait. Il ne pouvait donc pas tout d’un coup mettre des femmes partout alors que ce n’était pas le cas de la société dans laquelle il vivait.

— Le but de la littérature et de l’imaginaire n’est-il pas justement d’innover ? rétorqua sa camarade.

— C’en est un, concéda Timothée. Mais tu ne peux pas tout révolutionner, tu es forcément obligé de t’appuyer sur des choses que tu connais, surtout quand tu construis quelque chose d’aussi complexe que la Terre du Milieu.

La jeune fille haussa un sourcil, pas convaincue, et jeta un coup d’œil distrait par-dessus son épaule avant de reprendre la parole :

— Tu me parlais de littérature médiévale, tout à l’heure, et je pense que ça ne fait que prouver ce que je te dis.

Ludivine se frotta le nez avant de s’expliquer :

— Il n’y a aucun premier rôle féminin dans ce genre de littérature. Ce ne sont que des héros qui partent accomplir leurs quêtes. Il y a bien des femmes, on est d’accord, mais leurs rôles sont plus que mineurs. Elles sont épouses de roi ou mères du héros. Rien de bien folichon. Et encore, ça, c’est dans le meilleur des cas. Parfois, la femme est cantonnée au rôle de monstre ou de sorcière. Si Tolkien n’était pas misogyne, il aurait sorti le peu de personnages féminins de son œuvre de ces stéréotypes.

— Je pense que tu te méprends sur leurs rôles, avoua Timothée. Quand j’étais au collège ou au lycée, je ne me rappelle plus vraiment, un de mes professeurs de français nous avait expliqué que dans les récits médiévaux, les femmes étaient considérées comme des âmes pures. Elles étaient les gardiennes des traditions et étaient un symbole de paix, par contraste avec les hommes qui représentent la guerre.

Ludivine leva les yeux au ciel.

— Et pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit de prendre les armes ?

— Je ne dis pas qu’elles n’ont pas le droit de se battre, mais qu’elles représentent un symbole positif de paix. Donc, comme Tolkien a basé son œuvre autour de la guerre, il était obligé d’utiliser des hommes pour aller combattre.

Comme ils s’éloignaient un peu du sujet de base et que Timothée ne voulait pas passer son après-midi à se perdre dans les profondeurs d’un débat complexe sur l’influence des écrits médiévaux sur la littérature, il décida de bifurquer vers le Seigneur des Anneaux.

— Je trouve quand même que s’il y a peu de personnages féminins, elles ont toutes de forts caractères.

— Ah oui ? s’étonna Ludivine, incrédule.

— Prenons Arwen, décida Timothée. Elle est la fille d’un grand seigneur elfe. Ce n’est pas rien d’être une princesse. Ca lui confère tout de suite une certaine importance.

— Elle reste surtout dans l’ombre de son père.

— Pas du tout ! protesta le garçon. Elle lui impose sa décision de ne pas partir pour les Havres Gris1 et de rester en Terre du Milieu, au côté de l’homme qu’elle aime. Elle va pousser Aragorn à accomplir sa destinée et à reprendre le trône du Gondor qui lui revient de droit.

— Son personnage ne se définit que par Aragorn et par l’amour qu’elle lui porte. Son intrigue ne tourne pas autour d’accomplissement héroïque, elle n’est définie que par un guerrier et l’attachement qu’elle a pour lui. C’est presque comme si elle se soumettait à lui.

— Tu y vas un peu fort, tu ne crois pas ? s’offusqua Timothée.

Sa camarade haussa les épaules.

— Peut-être un peu. Mais en définitive, je ne suis pas loin de la vérité. Les femmes s’effacent toutes devant les hommes et l’importance des quêtes qu’ils doivent mener à bien, comme si elles n’étaient pas dignes d’un poste de pouvoir.

— Pas Galadriel ni Eowyn, protesta le garçon. Galadriel gouverne la Lothlórien2 et Eowyn est désignée pour être régente du Rohan en l’absence du roi.

— Galadriel gouverne au même titre que son époux, dont j’ai perdu le nom, souligna Ludivine.

— Celeborn, lui rappela le garçon.

La jeune fille hocha la tête pour confirmer.

— C’est ça. Celeborn.

— On a aussi la forte impression que s’ils ont légitimement le même pouvoir, c’est Galadriel qui a l’ascendant sur son mari. C’est elle qui est la plus charismatique et c’est elle qui interroge la Communauté lorsqu’ils arrivent en Lothlórien. Elle est dotée d’un certain pouvoir de télépathie, ce qui la valorise encore plus.

— C’est vrai, concéda Ludivine. Mais c’est aussi un personnage tenté par le pouvoir de l’Anneau, ce qui n’est pas forcément pour la flatter.

— Elle lui résiste, appuya Timothée en finissant son café, qui était presque froid à force d’attendre d’être bu.

— Oui, mais ce qu’on retient de la scène, c’est la tentation extrême qui découle de sa confrontation avec l’Anneau, l’avarice qui se dessine sur ses traits. La scène est particulièrement bien réalisée dans le film. Galadriel est plutôt effrayante à ce moment-là.

Timothée prit un instant pour rassembler ses pensées tout en jouant avec le sachet qui avait contenu le sucre qu’il avait ajouté à son café.

— En tout cas, Eowyn représente vraiment une héroïne.

— Pardon ?

Le garçon fit une mimique exagérée pour montrer qu’il trouvait que sa camarade faisait preuve de beaucoup de mauvaise foi.

— Elle a le droit à une place assez importante dans les tomes deux et trois de la trilogie. Je ne me rappelle plus le nombre exact de chapitres qui la mettent en scène, mais il y en a bien une dizaine sur les deux derniers livres, ce qui représente un véritable record pour une femme de la saga. Et dans l’adaptation cinématographique, elle est présente dès la première demie-heure environ du second film.

— On parle quand même d’un personnage féminin qui est obligé de se dissimuler sous une armure et de se faire passer pour un homme afin de pouvoir accomplir sa quête personnelle : prendre les armes et se battre pour son peuple. Il y a plus glorieux.

— Bien sûr qu’elle est obligée de se déguiser à cause de la société dans laquelle elle vit mais elle va réussir à tuer le roi-sorcier lors de la bataille des Champs du Pelennor3, ce qui prouve la valeur d’une femme, non ?

— Et qu’est-ce qu’elle fera de sa vie après ? Elle se marie à Faramir et se range bien sagement. Où sont passés ses rêves de guerre et de gloire ? Balancés au fond du placard pour enfin prendre la place qui lui revient : celle de femme au foyer.

Timothée se gratta la joue.

— C’est ce que tous les personnages font à la fin de la guerre. Enfin, je veux dire, ils rentrent tous chez eux. Les Hobbits retournent dans la Comté pour retrouver leurs occupations habituelles, Legolas s’en retourne dans sa forêt, Gimli dans sa mine … Il n’y a qu’Aragorn qui prend du galon en devenant roi.

— Mais ils sont tous des héros ! insista Ludivine.

— En quoi Eowyn n’en est pas un ? demanda Timothée. Elle a tué le roi-sorcier et a permis de renverser le cours de la bataille des Champs du Pelennor.

— En étant obligée de dissimuler sa nature pour y arriver. Ca réduit considérablement sa réussite.

Le garçon expira bruyamment. Il tombait à court d’arguments face à l’opinion bien arrêtée de sa camarade. Il aurait pu abandonner la discussion et lui demander de se mettre à réfléchir sur leur exposé, mais il ne voulait pas lui laisser le dernier mot.

— Je ne sais pas si tu te souviens de cette scène du film, finit-il par dire, mais à un moment, Eowyn tend une coupe à Aragorn pour qu’il boive dedans. C’est exactement ce genre de symbole fort qui renforce la position de la femme : elle fait respecter un rite ancien et en même temps, elle affirme sa position de nièce du roi Théoden.

— Elle est surtout complètement éprise d’Aragorn et tient à tout faire pour attirer son attention, ironisa Ludivine.

— C’est parce que tu lis la scène en surface, s’agaça Timothée devant la mauvaise volonté de sa camarade. Il faut parfois creuser un peu sous la coquille pour comprendre ce que l’auteur ou le réalisateur veut nous faire comprendre.

— Je ne regarde pas un film pour me casser la tête sur les significations cachées, protesta Ludivine. Tu auras beau me dire que Tolkien a voulu donner un rôle symbolique aux femmes, je considère qu’il les a plutôt utilisées pendant quelques lignes pour servir son intrigue avant de les jeter dans l’oubli. Rien n’est plus important que la quête du héros et on oublie vite les aides qu’il peut recevoir pour parvenir à son but.

Le garçon fronça les sourcils.

— Bien sûr que non, on n’oublie pas l’aide reçue ! Les objets offerts par Galadriel sont bien utiles aux héros, que ce soit dans le livre ou dans le film. Merry et Pippin jettent les broches de leurs capes pour qu’Aragorn puisse les suivre. Sam utilise sa corde pour se frayer un chemin au travers du Mordor. Quant à Frodon, sa lumière elfique lui est d’un grand secours dans l’antre d’Arachne4. Et puis, Arwen était venu le sauver après qu’il ait été frappé par une lame de Morgul5, ce qui la place tout de même du côté des héroïnes valeureuses. Ce sont des passages importants qui permettent à la quête d’avancer.

— Ce que tu dis sur Arwen n’est valable que dans le film, souligna Ludivine. Et ça montre bien que Jackson était soucieux de donner un rôle plus important aux femmes que dans le livre. Ou tout du moins, a fait semblant de s’en préoccuper.

— Bon, d’accord, pour Arwen, c’est vrai que dans le livre, elle n’a pas une position aussi héroïque, avoua Timothée, beau joueur. Elle donne quand même à Frodon une gemme au pouvoir guérisseur.

— Et c’est bien le problème de Tolkien, continua la jeune fille. Jackson essaie de nous égrainer le peu de personnages féminins qu’il y a dans la trilogie sur plusieurs scènes du film, alors que dans le livre, elles sont cantonnées à des chapitres. Je peux me tromper, vu que je n’ai pas lu les deux derniers tomes en entier, mais j’ai des doutes sur l’affluence de personnages féminins importants dans Le Retour du Roi.

Le garçon soupira.

— A part Eowyn, c’est vrai que dans le livre, on parle peu des filles.

— Eh oui. Elles ont beau apporter leur aide aux héros, c’est de façon totalement épisodique. Elles ne partent jamais de chez elle. Arwen reste à Fondcombe et Galadriel dans la forêt de Lothlórien.

— Arwen rejoint Aragorn pour se marier avec lui, rappela Timothée.

— Une fois la quête finie, le contra Ludivine. Et elle reste coincée dans son rôle d’épouse.

Le garçon se frotta le visage avec ses mains, fatigué par cette discussion sans fin où aucun des deux partis ne voulait céder. Sa camarade lui donnait plus de fil à retordre que ce qu’il avait pensé au début.

— Tu crois vraiment que Le Seigneur des Anneaux aurait connu un tel succès si c’était l’œuvre d’un macho ?

Ludivine ne sut pas quoi répondre et Timothée en profita pour ré-attaquer :

— Tu n’arrêtes pas de parler de Jackson qui a donné un rôle plus important aux femmes, et je suis d’accord avec toi pour dire que les personnages féminins sont quand même beaucoup plus présents dans le film que dans le livre. Mais si au lieu de penser que Jackson a ajouté des scènes pour accorder plus de temps aux filles, tu te disais qu’il a en réalité compris l’importance de leurs évocations éparses dans le livre ?

La jeune fille pencha la tête sur son épaule et le garçon sentit qu’il reprenait l’avantage. Il poursuivit :

— Les femmes n’ont que des rôles mineurs, à part Eowyn, qu’il aurait été aisé de couper au montage s’il l’avait souhaité. Pourquoi avoir choisi de supprimer Baie d’Or du premier film, alors qu’elle fait tout de même partie de deux chapitres du livre ?

— Qui est Baie d’Or, déjà ? demanda Ludivine.

— C’est la femme de Tom Bombadil, expliqua Timothée. C’est une sorte de divinité de la nature, du genre naïade, tu vois ?

— Oui, je vois, mais je ne m’en souviens pas vraiment. Autant je me rappelle vaguement le passage avec Tom Bombadil, autant la présence de sa femme ne me dit rien.

Le garçon agita le doigt vers sa camarade.

— C’est un des plus grands problèmes de Tolkien. Il a tellement de personnages qu’il est impossible de tous les retenir, surtout ceux qui n’apparaissent que très peu et encore moins ceux qu’on ne trouve que dans le livre et pas dans les films. Ca devait déjà être plus que complexe pour lui de s’y retrouver parmi tous ses personnages et en plus, de respecter les caractères de chacun tout au long des 1500 pages de la trilogie.

Ludivine balaya son argument d’un geste de la main.

— On est bien d’accord sur la multitude de personnages à faire fonctionner ensemble et je ne lui demandai pas de faire une fable sur la bienveillance des femmes et leurs innombrables qualités. Mais ce n’était quand même pas bien sorcier de placer une fille parmi tous ces garçons !

— Ca ne te semble pas insurmontable pour toi parce qu’aujourd’hui, la société est différente, argua Timothée. Mais pour un homme qui n’y connaissait rien aux femmes et qui avait déjà toute une panoplie de garçons à faire interagir ainsi que plusieurs quêtes à mener à bien, ça lui rajoutait une difficulté. Tolkien a passé des années à écrire Le Seigneur des Anneaux. S’il n’a pas mis de femmes en avant, c’est parce qu’il ne savait pas comment le faire.

— Même pas une ? insista Ludivine. Il aurait pu transformer l’un de ces héros en femmes, ça ne lui coûtait pas grand-chose, à part un peu plus de réflexion et de travail de relecture. Il ne voulait tellement pas se fouler qu’en plus de ça, je te rappelle que les femmes Ents ont disparus et qu’on ne voit pas une seule naine.

Le garçon fit la moue.

— Ce sont bien les deux seules races qui n’ont pas de personnages féminins. Je pense qu’il voulait amener la disparition des Ents, afin de marquer progressivement un nouvel âge. C’est pour ça qu’il a déclaré que les femmes Ents étaient perdues. Quant aux naines, on ne s’approche pas vraiment d’un royaume nains dans la saga, il n’y a donc pas vraiment de raison de les montrer, elles ou les enfants, d’ailleurs.

Comme la jeune fille ne rajoutait rien, Timothée reprit :

— Je peux comprendre qu’à première vue, on trouve que les femmes sont laissées de côté. C’est un sentiment encore plus puissant quand on se contente du livre, car c’est vrai que les personnages féminins ne sont évoqués que brièvement, même si toujours dans de belles descriptions qui les mettent en valeur et toujours en apportant leur aide à la quête des héros. Mais il y a toute une symbolique qui se cache derrière leurs interventions car sans elles, est-ce que les hommes auraient réussi leurs quêtes ? Ce ne sont pas les femmes qui vont sur le terrain mais elles sont un soutien infaillible. Et je pense que Jackson l’a très bien compris et l’a retranscrit à la perfection dans ses films.

— Même s’il a supprimé un personnage féminin ? se moqua Ludivine en faisant référence à Baie d’Or.

— C’était probablement par souci de réussir à traiter toute l’intrigue en trois films, expliqua Timothée. Ce n’est pas que Baie d’Or qui est supprimée, mais tout le passage avec Tom Bombadil. D’ailleurs, les Hauts des Galgals6 ne sont pas évoqués non plus, tout comme le cheminement complet des quatre Hobbits avant leur arrivée à Bree. Je ne vais pas te faire la liste de tous les passages qui ont été supprimés pour permettre à l’intrigue d’avancer plus vite mais il y en a un paquet.

Le garçon se tut un instant avant d’ajouter malicieusement :

— Peut-être que Jackson a supprimé quelques passages des quêtes pour pouvoir accorder plus de scènes aux personnages féminins ?

Ludivine laissa échapper un rire, ce qui rassura Timothée, qui avait eu peur qu’elle se vexe et relance le débat de plus belle.

— Maintenant qu’on a fait le tour global de la question, on pourrait se pencher sur notre exposé, non ? proposa-t-il, soulagé de pouvoir enfin se mettre au travail.

Un sourire s’accrocha sur les lèvres de la jeune fille.

— Je pense qu’on a déjà une bonne idée de notre ligne directrice.

Comme Timothée restait perplexe, Ludivine précisa :

— Que penses-tu de « Tolkien et les femmes : une cohabitation complexe » ?


1Les Havres Gris (nom elfique : Mithlond) est le nom d’un port elfique qui conduit aux Terres Immortelles

2La Lothlórien, ou Lórien, est une forêt décrite dans le premier tome et vue dans le premier film de la saga.

3La bataille des Champs du Pelennor est une bataille qui prend place dans le troisième livre et le troisième film de la saga. Elle oppose l’armée du Gondor à celle de Sauron.

4Arachne est une araignée géante qui apparaît dans le deuxième tome et le troisième film de la saga.

5Epée ensorcelée tenue par le Roi Sorcier d’Angmar, spectre serviteur de Sauron et chef des Nazgûls.

6Lieu traversé par Frodon, Merry, Pippin et Sam dans la Communauté de l’Anneau, les Hauts des Galgals est un cimetière creusé dans des collines près de la Comté, hanté par des esprits maléfiques, les Êtres des Galgals.

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