Cauchemar tenace

Le prof qui dirige l’atelier Ecrire au 21ème siècle a eu envie de nous donner un peu plus d’exercice pour changer des phrases du jour (une envie qui aurait pu lui prendre à un autre moment, histoire d’arranger nos affaires !).

Il nous a demandé de choisir une musique et d’écrire un texte en rapport avec. Il y a eu des rendus très sympas et les musiques choisies par les étudiants de l’atelier étaient toutes assez différentes. Malgré le travail supplémentaire que ça nous a apporté, c’était une séance très agréable à vivre.

Pour ma part, j’avais choisi « The Riders of Rohan », extrait de la BO de Le Seigneur des Anneaux – Les Deux Tours (Howard Shore). On peut lire le texte sans ou avec la musique et normalement, quand on lit le texte, c’est sensé coller au rythme (un résultat qui dépend bien évidemment de la vitesse de lecture de chacun + le texte s’arrête à peu près à la moitié de la musique, car je n’ai pas eu le temps de développer jusqu’à la fin des 4 minutes).

Je vous laisse avec le texte !

La chambre est plongée dans le noir. Pas un bruit ne se fait entendre dans l’appartement endormi. Une lumière clignote faiblement dans le salon, témoignant d’un appareil électrique en veille. Les quelques rayons audacieux des lampadaires qui parviennent à se glisser au travers des interstices des volets sont stoppés net par les épais rideaux qui pendent devant les fenêtres. Le réveil posé sur la table de chevet ne se déclenchera pas avant une poignée d’heures.

Dans le lit, c’est la pagaille totale. Le drap a glissé par terre et l’oreiller est proche de subir le même sort. Le corps agité de spasmes nerveux, les sourcils froncés par la peur, le front perlé de sueur, il se bat avec ses démons intérieurs. Son cauchemar le nargue depuis un long moment maintenant. Quand il croit pouvoir s’en échapper, le voilà qui ressurgit et lui impose toujours plus d’horreur. Voilà presque une semaine qu’il est hanté et qu’immanquablement, lorsqu’il ferme les yeux, il se retrouve plongé dans cet univers d’horreur et de désespoir. Aucun répit ne lui sera accordé.

Touche de noir, pointe de rouge, éclat gris et tremblant, les couleurs s’imposent en flashs rapides, s’estompent avant de revenir en puissance, l’éblouissant, l’affolant. Il se perd, tente de s’enfuir, bute contre un mur, fait demi-tour, se trouve confronté à un cul-de-sac. Par où peut-il s’enfuir ? Y a-t-il une issue dans cet endroit terrifiant ?

Soudain, il n’a plus le temps de partir. Le cœur de son cauchemar se dresse devant lui. Silhouette informe, traits indistincts, on dirait un humain mais des pulsions animales et violentes suintent de lui. Une envie de blesser, de détruire, de réduire à néant émane de cette entité effrayante. Il la sent, cette envie, elle rampe jusqu’à lui, l’entoure, lui serre la gorge, lui rentre dans les oreilles, s’immisce dans son cerveau.

Il voudrait ouvrir les yeux, se réveiller, s’extirper de ce rêve effrayant, mais plus il tente de sortir des bras de Morphée, plus il a l’impression d’y rester enfermé, comme s’il était plongé à jamais dans un sommeil éternel peuplé de ces craintes les plus profondes.

La forme prend de l’ampleur, grossit jusqu’à prendre toute la place. Terrorisé, il ferme les yeux, espérant échapper à cette haine qu’il sent rôder autour de lui. Mais ses paupières closes ne permettent pas à la soif de vengeance de s’atténuer. Il pressent que la douleur va bientôt se refermer sur lui sans aucune pitié, qu’il ne sera bientôt plus que lambeaux déchiqueté par la trahison et la solitude, qu’il va mourir et l’anticipation est presque plus forte que la douleur elle-même.

Par un effort de volonté intense, il se redresse dans son lit d’un coup, les yeux grand ouverts, s’arrachant à son cauchemar.

Il ne se sent pourtant toujours pas à l’abri. Son cœur tambourine si fort dans sa poitrine qu’on pourrait s’attendre à l’en voir jaillir brusquement, dans une ultime tentative pour échapper à la terreur qu’il ressent. Sa respiration est saccadée, comme si l’air le fuyait, de peur de se frotter à la terreur qui l’habite. Et si son cauchemar était devenu réalité ?

Dans un geste tremblant, il tend la main vers sa lampe de chevet et cherche l’interrupteur à tâtons. La lumière jaillit, lui agressant les yeux. Mais il n’a pas le temps de battre des cils pour habituer ses pupilles au changement de luminosité. Il faut vérifier que personne ne se cache derrière les rideaux, que rien ne le guette dans un coin de la pièce, que l’ombre ne dissimule pas un invité indésirable.

Serait-il possible que l’horreur qui vit dans son sommeil ait réussi à se matérialiser dans son appartement ? Est-ce réellement possible ? Va-t-il revivre la même situation encore et encore, jusqu’à la fin de ses jours ?

Les rideaux sont bien en place, son étagère est intacte, la porte de sa penderie est correctement fermée et mis à part le désordre de son lit, sa chambre est toujours aussi impeccablement rangée.

Son cœur qui battait follement contre ses côtes finit par ralentir le rythme. Sa respiration erratique s’apaise tandis que les dernières bribes de son cauchemar sont relayées au fond de sa mémoire. Il se passe une main sur le font pour essuyer les ultimes traces de sa panique et décide d’aller boire un peu d’eau pour finir de noyer son angoisse.

Il quitte sans regret ses couvertures, peu désireux de replonger dans un monde où ses démons personnels le guettent et se jetteront sur lui sans hésitation dès qu’il aura de nouveau fermé les yeux. Le carrelage est froid contre ses pieds nus mais il s’en fiche. Marcher lui offre un répit salvateur.

Il ouvre le robinet et se fait éclabousser à cause du joint mal posé. Tandis que son verre se remplit, il hésite. Le petit jour est encore loin de se lever et il a quelques heures de sommeil supplémentaire qui l’attendent. Mais retourner se coucher, c’est s’offrir à ses peurs. Quand il dort, il est vulnérable. Eveillé, il peut au moins tenir ses angoisses à distance en faisant de l’exercice, en travaillant sur un nouveau projet ou en faisant n’importe quoi qui lui permettrait de s’occuper l’esprot. Toutefois, il a besoin de dormir pour être capable d’affronter la journée qui s’annonce.

Il boit quelques gorgées, jette le reste dans l’évier, pose son verre et appuie ses deux mains contre le rebord en inox. Il réfléchit quelques minutes en silence et puis il prend sa décision. Retournant d’un pas traînant dans sa chambre, il ramasse son drap, tapote sur son oreiller et se roule en boule sur son matelas, en position fœtale. Il laisse la lumière allumée quelques instants, les yeux dans le vide. Quelques images de son dernier cauchemar tentent de remonter à la surface mais il se concentre pour les éviter, pour qu’elles retombent d’elles-mêmes dans les tréfonds de sa mémoire.

Il faut qu’il envoie un message à sa meilleure amie. Ca fait longtemps qu’ils se sont vus. Ils devraient réussir à trouver le temps de prendre un café ensemble. Enfin, un café pour lui, un chocolat chaud pour elle. Avec de la crème chantilly par-dessus. Et des biscuits enrobés de chocolat. Les vieilles habitudes vont reprendre le dessus.

S’il a le temps, il passera acheter de la nourriture pour son poisson rouge après le boulot. Et ce ne serait pas du luxe s’il lavait son aquarium. Il est largement temps de remplacer l’eau, sinon, l’animal risque de ne pas survivre.

Peut-être faudrait-il aussi qu’il se décide pour un cadeau d’anniversaire pour sa mère. A force de repousser l’échéance, il va se retrouver sans rien du tout.

Il doit regarder le nouvel épisode de sa série préférée, il devrait être mis en ligne.

Il se rendort, sans s’en rendre compte, la lumière allumée. La fatigue a surpassé sa peur de se retrouver de nouveau face à ses peurs.

Il coule dans un sommeil léger, trop épuisé pour se rendre compte de son erreur. Les démons qui le hantent n’attendaient que cela pour se jeter de nouveau sur lui.

Le cauchemar reprend.

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