A la manière de Gilbert Sorentino

Le troisième auteur que nous avons étudié était Gilbert Sorentino (encore une fois, je suis en retard pour publier cet article, mais mieux vaut tard que jamais !). Nous avons fait un rapide balayage de sa vie et comme lors des séminaires précédents, nous avons étudié plusieurs textes de l’auteur.

L’un d’eux était l’extrait d’une oeuvre rédigée uniquement à la manière interrogative (mis à part les titres des chapitres). J’ai donc choisi d’utiliser cette technique pour rédiger un texte dans le cadre du séminaire. Il manque un peu d’humour, élément important des textes de l’auteur, mais je ne suis pas drôle, alors forcément, ça aide pas =’)


Urgences.

 

Pourquoi Antoine avait-il les mains pleines de sang ? Pourquoi avait-il choisi de suivre des études de médecine ? Ne pouvait-il pas suivre les traces de son père et devenir comptable ? Était-ce parce que les chiffres ne lui plaisaient pas ? Avait-il des problèmes pour additionner et soustraire les nombres entre eux ? Était-ce le souvenir de son professeur de mathématiques de sixième qui le traumatisait ? Se remémorer toutes ces fois où il l’avait envoyé au tableau alors qu’il n’avait pas compris la leçon était trop douloureux ? Ou bien était ce simplement parce qu’il voulait se rebeller en refusant la voie qu’on tentait de lui imposer ?

Et le métier de la mère d’Antoine, il ne lui plaisait pas non plus ? Qu’y avait-il de mal à être directrice commerciale ? N’était-ce pas un bon poste ? On y était beaucoup moins soumis au stress, n’est-il pas ? Était-ce l’idée de devoir gérer le personnel et les transactions qui l’embêtaient ? Avait-il des soucis à gérer les relations humaines ? Mais dans ce cas, pourquoi avoir choisi la médecine, où il était irrévocablement condamné à côtoyer des patients ?

Le grand frère d’Antoine n’avait-il pas choisi d’être architecte ? N’était-ce pas un métier attirant ? La perspective de travailler sur des ordinateurs ennuyait-elle le jeune homme ? L’architecture et la médecine n’avaient-elles pas de nombreux points communs ? Ne fallait-il pas être patient et rigoureux dans les deux domaines ? Alors pourquoi préférer la médecine ? Était-ce toujours cette question de rébellion ? Fallait-il y voir un refus de suivre les pistes qu’on traçait pour lui ?

Sa petite sœur ne valait-elle pas mieux que lui ? Pourquoi avait-elle choisi d’être comptable ? Voulait-elle faire plaisir à son père ? Avait-elle choisi la facilité et la sécurité ? Etait-ce un vrai désir, venu du fond du cœur, comme celui d’Antoine pour la médecine ? Ou bien n’était-ce que pour parfaire son image de benjamine loyale à la famille ? Et pourquoi faisaient-ils tous semblant d’encourager le cadet de la fratrie alors qu’il savait pertinemment qu’ils chuchotaient tous sur lui quand il avait le dos tourné ?

Et pourquoi, parmi la médecine, fallait-il qu’il ait choisi la chirurgie ? Antoine avait-il, dans son enfance, montrait un intérêt particulier pour le corps humain ? S’était-il amuser à soigner ses jouets dans le secret de sa chambre ? Avait-il cherché à prendre soin de ses proches ? Établissait-il lui-même le diagnostic des maladies de la famille ? Buvait-il les paroles des médecins ? Se passionnait-il pour la chimie et la biologie ? Ou n’était-ce finalement rien de tout cela ? Se pouvait-il que la médecine ne soit qu’un choix de rébellion, un coup de poing sur la table ?

Mais dans ce cas, pourquoi ce choix ? Antoine ne pouvait-il pas se décider pour un autre métier ? Pourquoi ne pas avoir choisi la restauration, qui demandait autant d’investissement ? Et la plomberie ? Avait-il peur de se salir les mains ? Craignait-il la concurrence ? Mais ces risques n’étaient-ils pas également présents en médecine ?

Quitte à se lancer dans une carrière différente de celles de ses parents, pourquoi s’enraciner dans tant d’années d’études ? Le professorat n’aurait-il pas pu le satisfaire ? Y avait-il grande différence entre les patients qui ne connaissaient pas le mal dont ils souffraient et les élèves perdus devant l’étendue des savoirs qu’ils ignoraient ? Ne pouvait-on pas voir un point commun entre le médecin et l’enseignant ?

Et quitte à s’entêter dans la médecine, pourquoi ne pas être devenu infirmier ? Était-ce l’adrénaline des opérations qui enchantait Antoine ? Était-ce l’autorité sur les autres membres du bloc qui l’enthousiasmait ? Rêvait-il de sentir que les familles de ses patients lui étaient redevables ? Pouvait-il supporter le poids de l’échec, parfois inévitable ?

N’avait-il pas commis une erreur au moment de choisir les études qu’il désirait poursuivre après le baccalauréat ? Mais à quel niveau se serait-il fourvoyé ? Lui fallait-il se rediriger vers une nouvelle branche de la médecine ? Préfèrerait-il être anesthésiste ? N’y retrouverait-il pas des responsabilités semblables ? L’excitation de tenir entre ses mains la vie d’un patient en serait-il si affectée ? Était-ce l’idée de perdre en autorité qui l’embêtait ? Et qu’en était-il de la médecine généraliste ? Ne serait-il pas soumis à un stress amoindri ? Était-ce la monotonie des maladies à soigner qui le gênait ? Préférait-il de l’exotisme, une touche de folie dans les cas à traiter ?

Mais peut-être n’était-ce pas la branche qu’il fallait remettre en question, mais la vocation elle-même ? Était-il vraiment fait pour la médecine ? N’était-il pas destiné à un autre métier ? N’était-il pas qu’un interne ? Avait-il encore le loisir de changer d’avis ou était-ce déjà trop tard ? Que pourrait-il faire d’autre ? L’infirmière qui l’accompagnait ne pouvait-elle pas se débrouiller toute seule ? Quelle plus-value lui apportait-il ? Ne savait-elle pas déjà quel dosage donner à la patiente et quelle réaction avoir dans cette situation ?

Avait-il vraiment envie d’enfoncer d’autres aiguilles dans le corps d’autres patients ? Qu’allait apporter cette injection au reste du monde ? Et à la femme allongée sur la table ? Cela allait-il suffire pour faire remonter ses signes vitaux ? Avait-elle envie de survivre ? N’aurait-elle pas peur de remonter dans une voiture par la suite ? Ses proches la préféraient-ils morte ou vivante ? Est-ce que leur vie serait véritablement bousculée par son décès ? Était-elle importante ?

Qu’en était-il de sa famille ? L’alliance qu’elle arborait sur l’annulaire gauche était-elle la preuve d’un mariage heureux ? Ou bien n’était-ce qu’une relique d’une époque révolue, portée par habitude ? Était-elle sur le point de divorcer ou vivait-elle pleinement son bonheur avec son mari ? Partageait-elle sa vie avec un homme ou une femme, d’ailleurs ? Combien d’autres personnes avait-elle fréquenté avant ?

Avait-elle des enfants ? En voulait-elle ? Ses parents étaient-ils toujours vivants ? Était-elle proche de sa famille ? Avait-elle beaucoup de proches ? S’était-elle fâchée avec la majorité de sa famille ? Et ses amis ? En avait-elle toujours ? En avait-elle déjà eu ? Combien de vies seraient écorchées, peut-être irrémédiablement brisées, s’il devait annoncer l’heure de son décès ?

Pourquoi avait-elle jeté un regard à son téléphone ? Cherchait-elle à lire un texto ? Recevait-elle un appel ? Etait-ce un simple réflexe pour vérifier l’heure ? Avait-elle senti le portable vibrer dans sa poche alors qu’en fait, elle n’avait aucune notification ? Allait-elle plonger dans la mort pour une toute petite seconde d’inattention ? Aurait-elle réussi à éviter le véhicule qui lui avait coupé la priorité si elle n’avait pas quitté la route du regard ? Et si elle n’avait pas bouclé sa ceinture de sécurité, serait-elle morte sur le coup ? Aurait-ce été un moyen d’abréger ses souffrances ? Car comment ne pouvait-on pas souffrir avec autant d’os brisés, de sang perdu et de morceaux de verre enfoncés dans le corps ?

Pourquoi s’agitaient-ils tous autour d’elle ? Y avait-il vraiment une chance de la sauver ? Les gestes mécaniques qu’ils effectuaient tous n’étaient-ils pas vains ? N’était-il pas préférable de la laisser partir vers un monde meilleur ? Le paradis existait-il ? Et l’enfer ? La mort était-elle vraiment la fin d’une personne ? N’y avait-il aucune chance d’être récompensé pour ses bonnes actions ou puni pour ses mauvais actes ? Qu’en était-il de la réincarnation ?

Si rien de tout ça n’existait, à quoi cela servait-il de se battre pour sauver quelqu’un ? Les efforts fournis n’étaient-ils pas voués à l’échec, puisqu’au final, la personne était destinée à pourrir au fond d’une tombe ? Pourquoi dépensait-on tant d’argent dans des funérailles ? Ne valait-il pas mieux utiliser cet argent pour combler la personne quand elle était encore en vie ? N’était-il pas plus important de se remémorer les bons souvenirs qu’on avait avec elle plutôt que de penser qu’elle n’était désormais plus là pour nous accompagner ?

Les signes vitaux de sa patiente étaient-ils vraiment en train de se stabiliser ? Avaient-ils réussis à la faire revenir parmi les vivants ? Fallait-il se réjouir d’avoir pu repousser l’échéance de cette femme ? L’énergie dépensée ne l’avait-elle pas été en vain ? Pourquoi tout le monde semblait-il soulagé ? La partie n’était-elle pas loin d’être gagnée ? Si les signes vitaux étaient plus stables, était-ce une preuve d’une victoire définitive ?

Si l’on n’était pas sûr de gagner, pourquoi faire ce métier ? Pourquoi s’entêter à sauver des vies qui allaient finir par s’arrêter à un moment ou un autre ? Quel était l’intérêt de se précipiter au bloc pour continuer de s’acharner sur cette femme ? Lui avait-on demandé ce qu’elle désirait ? Peut-être avait-elle envie de mourir ? Peut-être n’avait-elle plus la force, l’envie, le goût de continuer ? Pourquoi dépenser du temps, de l’énergie et du matériel pour une cause qui était, somme toute, perdue d’avance ? Même en cas de réussite, le temps n’était-il pas compté pour tout le monde ?

N’était-ce pas là tout le paradoxe des envies d’Antoine ? Au fond de lui, ne voulait-il pas réussir à déjouer la mort ? Ne cherchait-il pas à s’amuser de ses pièges et à les contourner pour ramener ses patients à la vie ? N’était-ce pas là l’explication de l’excitation qui l’habitait quand il devait s’occuper d’un blessé ? Ne désirait-il pas réussir à repousser le plus tard possible une échéance inévitable ? Cela l’amusait-il de faire des pieds de nez à la Faucheuse ? Éprouvait-il de la satisfaction, voire du soulagement, à savoir qu’il était capable de raccrocher quelqu’un au train de la vie ?

Y avait-il besoin de chercher une autre raison à son métier ? Sa famille serait-elle capable de comprendre les motivations qui le poussaient à se battre quotidiennement ? Son internat porterait-il ses fruits et parviendrait-il à annoncer plus de bonnes que de mauvaises nouvelles lorsqu’il serait enfin chirurgien ? Parviendrait-il à changer des vies ? Ou serait-il condamné à irrémédiablement perdre ses patients, les uns après les autres ? La mort aurait-elle toujours le dernier mot ? Ou Antoine serait-il capable de le lui voler ?

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