Totem voyageur

Pour cette antépénultième séance, il fallait donner la parole à un totem (objet qui nous accompagne dans la vie ou qui revêt une certaine importance pour nous) ou parler d’un tabou (principe, mode de vie, opinion qu’on n’ose pas assumer ou qu’on ne cautionne pas).

J’ai choisi le totem parce que ça me parlait beaucoup plus que le tabou. Saurez-vous deviner quel totem j’ai choisi ? 😉


Ça faisait un bon moment que j’étais sur cette étagère blanche. Je ne sais pas très bien compter et j’ai un peu perdu le fil du temps parce que le nombre de jour passé dans cette boutique est devenu trop important pour que je m’en souvienne. Alors je ne pourrais pas vous dire exactement depuis quand je suis sur mes pattes, à attendre qu’on me remarque. Mais c’était très long, croyez-moi.

Mon étagère donnait sur les portes vitrées automatiques qui s’ouvraient dès que quelqu’un s’en approchait. Mais je ne voyais pas grand-chose, caché derrière mes semblables du premier rang. Parfois, l’espace devant moi se dégageait lorsqu’un touriste s’emparait de celui qui était devant moi. Alors, j’avais l’occasion d’observer la boutique : les T-shirts avec des animaux peints dessus, les cartes postales de toutes tailles et de toutes formes, les jeux de société et les albums photos hors de prix, les porte-clés et les peluches sur les présentoirs …

Et lorsque les stores n’étaient pas baissés sur les vitres, je pouvais admirer le sol de terre battue, le mur en bois du bâtiment qui faisait face à la boutique, les panneaux d’indications colorés – je ne me souviens plus vraiment de teintes et de leurs significations, mes souvenirs s’estompent dans les brumes de ma mémoire –, le ciel d’un bleu pur et les arbres agités par la brise.

Evidemment, ce plaisir ne durait jamais très longtemps. On remettait rapidement un autre de mes semblables devant moi, pour ne pas laisser de trous dans les étagères. Etait-ce trop compliqué de me mettre au premier rang ? Pourquoi continuait-on de remettre quelqu’un devant moi ? J’avais envie d’être choisi, moi aussi, depuis le temps que j’attendais. Je voulais partir à la découverte du monde, goûter le soleil, embrasser le vent, sentir un air moins poussiéreux, être aimé par un enfant …

Mais toujours, un de mes semblables était replacé devant moi. Je trouvais le temps long. Pour occuper mes journées, je rêvais la vie que je n’aurais jamais. Les autres produits de la boutique s’en allait les uns après les autres, presqu’aussitôt remplacé sur les étagères. Et moi, j’attendais. Toujours.

Un après-midi, alors que je me demandais ce que ça faisait d’être un vrai animal et si je préfèrerai la liberté ou la captivité, deux touristes sont entrés. Je ne voyais rien mais j’ai entendu les portes automatiques s’ouvrir et la conversation qu’ils tenaient. Un garçon et une fille. Le premier exhortait la seconde à acheter un souvenir.

— J’ai envie de t’offrir un truc, pour te faire plaisir.

— On ne va pas dépenser notre argent en futilité ! protestait la fille.

— Allez, choisis un truc. Pour me faire plaisir.

— Je croyais que c’était toi qui voulais me faire plaisir.

— Bien sûr que je veux te faire plaisir, mais te faire plaisir me fait plaisir aussi, car ton plaisir est aussi le mien, c’est un plaisir partagé. T’es pas d’accord ?

— Euh … Je ne sais pas si j’ai bien compris la question.

Ils déambulaient dans le magasin et je ne les écoutais déjà presque plus. Je continuais de réfléchir à ce que je préfèrerai, la liberté ou la captivité, lorsque la fille a fini par se planter devant mon rayon. Elle a fait un pas sur le côté, disparaissant du peu de vision que j’avais sur elle, et puis, elle est revenue devant moi.

La fille a semblé hésiter encore un instant, puis s’est accroupi pour se mettre à la hauteur de mon étagère. Elle a écarté les deux peluches qui étaient devant moi et m’a attrapé sans se rendre compte de l’émotion qu’elle faisait naître en moi. Etait-ce un rêve ? Quelqu’un me choisissait vraiment ? N’était-ce pas un faux espoir ? Allait-elle me reposer sur l’étagère après m’avoir examiné ?

— Tu prends ça ? a demandé le garçon.

— Il est mignon, hein ? J’ai pris celui du fond, parce que j’aime pas ceux de devant, tout le monde les tripote toute la journée.

Ils sont allés payer et moi, si j’avais eu un cœur, je l’aurais senti battre à tout rompre contre mes côtes. La fille avait un T-shirt blanc avec des dessins. C’était peut-être de l’écriture, mais comme je ne sais pas lire, je ne saurais vous dire avec précision ce que c’était, à part que c’était bleu et noir. Le garçon portait le maillot de l’équipe de football locale. C’étaient clairement des touristes. Mais cette information m’a emplie de joie. Qui dit touristes, dit voyage. Qui dit voyage, dit découvrir le monde.

Aujourd’hui, j’avais non seulement gagné le droit de quitter mon étagère, mais en plus, je n’allais pas finir coincé entre deux peluches oubliées dans la chambre d’un enfant. J’allais avoir l’occasion de réaliser mon rêve. Grâce à un garçon qui aimait faire plaisir et une fille qui n’aimait pas prendre les objets sur le devant des étagères.

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