L’homme idéal est déjà pris (WS Yves Charnet)

« Les journées qui s’écoulent, les gens que tu rencontres, les expériences auxquelles tu es confrontée forment ce qu’on appelle une vie. Ta vie. Et des vies […], tu n’en vivras qu’une. C’est à toi de la prendre en main, de lui donner les couleurs que tu aimes et la direction dont tu rêves. A toi et à personne d’autre» – Pierre Bottero

 

L’homme idéal est déjà pris.

Elle me fait sourire, cette phrase. On dirait le titre d’un article de magazine psychologique, vous savez, le genre de chroniques qu’on retrouve à la rubrique « amours et emmerdes ». Dans le même style, on pourrait avoir : « La femme parfaite est un mythe. », « L’âme sœur n’existe pas. », « Le prince charmant n’apparaît que dans les contes de fée. » ou encore « Les couples heureux ne se croisent que dans les films à l’eau de rose. »

J’imagine parfaitement les quatre ou cinq paragraphes qui suivraient et qui développeraient tous la théorie qu’amour ne rime pas avec toujours. Le tout serait accompagné de témoignages sur la vie à deux et de sondages sur le divorce ou le nombre de disputes par semaine dans un couple. Et si le journaliste est vraiment motivé, il peut terminer son dossier avec un quizz permettant de tester la complicité de son couple (Majorité de rond ? Vous êtes très amoureux ! Majorité de carré ? Il faut faire des efforts ! Majorité de triangle ? Ca ne va pas du tout !).

Je caricature à peine. La société fait semblant de nous donner des astuces pour surmonter les disputes, pour affronter la vie à deux, pour mieux communiquer en période de crise. Ce que j’en pense ? Déjà, si l’on a besoin de ces conseils creux pour survivre au quotidien, alors on n’est pas avec la bonne personne. Et puis, l’amour n’est pas un bien de consommation. Ce n’est pas quelque chose qui s’achète, s’use, se jette et se remplace. Ca se vit, ça électrise les sens, ça stimule l’esprit – tout le contraire de ces magazines.

Les histoires d’amours passionnent les foules qui fantasment sur des scénarios rocambolesques mais à la fin heureuse. Les déboires sentimentaux des autres les intéressent et c’est pour ça qu’ils adorent suivre les rapprochements et les séparations de leurs personnages de fictions préférés. Les scénaristes ou les auteurs se creusent la cervelle pour trouver LE rebondissement qui surprendra l’auditoire ou LE petit évènement qui saura réveiller l’intérêt du public. Mais la simplicité disparaît bien souvent au profit du sensationnel ou se fait rapidement engloutir par la banalité de schéma prédéfini.

Prenons un exemple à développer sur le long terme. Georgina est infirmière. Elle craque sur le beau et riche chirurgien Patrick mais garde ses sentiments pour elle pendant un moment, se mourant d’amour en silence, seule dans son coin ou, à la rigueur, avec sa meilleure amie Lola.

Contre toute attente, Patrick finit par avouer, à la suite d’une opération très intense où ils ont tous les deux brillés, sauvant le patient de justesse, qu’il est lui-même attiré par Georgina. Ils s’embrassent tandis qu’un piano ou un violon les enveloppe dans un tourbillon de notes sensé émouvoir le spectateur ou, au minimum, souligner le romantisme de la scène.

Mais Georgina craint que leur relation ne nuise à leur travail et décide de prendre ses distances. Elle essaye de se consoler avec Valentin, le gentil gérant de la cafétéria de l’hôpital mais sa passion pour Patrick est d’autant plus forte qu’ils se côtoient tous les jours. Après plusieurs épisodes de questions et de rebondissements, Georgina finira par quitter Valentin pour enfin vivre sa passion avec Patrick.

Cela pourrait s’arrêter là mais en général, les rebondissements se bousculent pour être le premier à intervenir. Voilà que de nouveaux personnages vont faire leur apparition. Patrick est tenté de fauter avec une nouvelle stagiaire. Georgina s’en rend compte et la rupture est proche. Le couple réussit tout de même à tenir bon. Puis, c’est au tour de l’infirmière de rencontrer un sulfureux médecin venu en conférence. Georgina se laisse séduire, pensant qu’un baiser échangé dans le secret d’une salle vide ne peut pas lui causer de tort.

Que nenni ! Elle qui pensait ne jamais recroiser Wilfried, voilà qu’elle découvre qu’il a été engagé par le directeur de son hôpital. Georgina finit donc par être obligé d’avouer à Patrick ce qu’elle a fait. S’en suit leur rupture logique, à la fois rassurante – « haha ils sont comme tout le monde » – et décevante – « oh j’aurais tant voulu qu’ils surmontent cette épreuve » – pour le spectateur.

On peut poursuivre ainsi de façon quasi indéfinie, tant que le public ne se lasse pas. Le jeu du chat et de la souris qui se tisse entre Patrick et Georgina ne dépend au final que des personnages qui les entourent et de leur (faible) résistance à la tentation. Les scénaristes leur font avancer les étapes de la vie, parfois ensemble, parfois seuls, le but final étant de les réunir pour mieux les séparer.

Autre exemple, cette fois-ci adapté à un format plus court. Jules, agent d’accueil, craque pour Manuel, son patron, sans voir que son meilleur ami, Stephen, se meurt d’amour pour lui. Tandis que la relation entre Jules et son patron se développe, le public se rend compte du malheur que Stephen étouffe pour ne pas contrarier le bonheur de son ami. Puis, finalement, Manuel cause un tort – mensonge, tromperie, dispute, jalousie – et Jules le quitte. Il se rend alors compte que Stephen est beau, sympathique, drôle, a toujours été là pour lui et que finalement, c’est sûrement l’homme de sa vie. Ainsi, après que Jules ait hésité une dernière fois, les deux garçons finissent ensemble. Le public a ensuite le loisir d’imaginer qu’ils restent ensemble à jamais ou bien que Jules est trop instable pour apprécier de rester avec quelqu’un trop longtemps.

Vous saisissez le système ? Les histoires doivent s’adapter aux envies du public. Il espère voir les personnages ensemble mais il ne veut pas d’une histoire facile. Il attend de ses héros qu’ils se posent les mêmes questions qu’eux mais n’apprécient pas qu’ils trouvent les réponses aisément. Il adore reconnaître des obstacles que lui-même a déjà dû surmonter mais souhaite que les personnages butent en cherchant à les dépasser.

Et si moi, j’avais envie de vous raconter une histoire d’amour simple ? Si je n’avais pas envie de vous ensevelir sous une avalanche de rebondissements improbables ? Si je ne voulais pas gâcher la beauté des sentiments en faisant ressurgir de façon illogique des fantômes du placard ? Si je racontais tout simplement où peut mener une succession de hasard ? Si je quittais les schémas habituels ?

Essayons. Choisissons un personnage de manière totalement arbitraire. Fille, toujours en étude, utilise beaucoup son ordinateur, notamment pour prendre en note ses cours, débrouillarde mais maladroite. Appelons la Marie. Voilà un portrait rapidement brossé pour vous donner une idée du personnage. Trois, deux, un, l’histoire débute.

Marie vient de mettre le point final à son mémoire et part se coucher en rangeant son ordinateur bien à l’abri sous son lit, comme elle le fait tous les soirs. Vers deux ou trois heures du matin, son chat demande à sortir, habitude désagréable qu’il se fait pardonner en observant sa maîtresse avec des yeux aussi ronds qu’adorables.

L’esprit brumeux, Marie se lève et d’un pas automate, elle effectue l’aller retour entre son lit et sa fenêtre. Ce n’est que le lendemain matin qu’elle se rend compte du drame qui s’est produit dans la torpeur de la nuit.

En regagnant ses couettes après avoir sorti son chat, elle a marché sur son ordinateur, sensé être en sécurité sous son lit. L’écran est désormais fissuré et affiche un fond bleu foncé très peu engageant. Ce qui alarme aussitôt Marie, ce n’est pas d’avoir irrémédiablement abîmé son outil de travail, mais d’avoir potentiellement perdu les quatre-vingt pages de son mémoire qu’elle doit rendre trois jours plus tard – et qu’elle n’a bien entendu jamais sauvegardé autre part.

Le ventre noué par la peur, Marie se met aussitôt à bricoler, espérant que sa première idée soit la bonne. Après avoir branché son ordinateur sur un autre écran, elle réalise qu’elle peut toujours accéder au disque dur et donc récupérer toutes ses données. Marie s’empresse de mettre en sécurité son travail sur un disque dur externe, sur la boîte mail de trois amis différents, sur un dossier en ligne et pour finir, sur une clé USB.

Elle prend ensuite le temps de se lamenter tout à son aise sur les dégâts qu’elle a causé par faute d’inattention. Par respect pour son chat qui dort tranquillement sans se soucier des tracas que sa sortie nocturne a pu entraîner, Marie endosse l’entière responsabilité de la casse et blâme sa maladresse.

Une seule solution s’impose pour elle : il faut racheter un nouvel ordinateur. Marie a besoin de posséder un matériel adapté à sa condition étudiante, c’est-à-dire pas encombrant et facilement transportable. Elle se résigne donc à délester son petit compte épargne de quelques centaines d’euros et se rend dans l’espace technique de la grande surface la plus proche de chez elle.

Marie est obligée de reconnaître qu’elle n’y connaît pas grand-chose en informatique. Les caractéristiques indiquées sur les petites pancartes accompagnant les ordinateurs ne lui parlent pas vraiment. Elle se fie surtout à la marque qu’elle connaît et au prix, les seuls critères qu’elle maîtrise à peu près. Après avoir fait dix fois le tour des quelques ordinateurs présentés, elle se dirige enfin vers un comptoir pour réclamer le matériel qu’elle compte acheter.

C’est là que Jean entre en jeu. Un brin solitaire, passionné de jeux vidéos, embauché par la grande surface depuis quelques mois, rêve de voyager à travers le monde. Il n’a rien de particulier, ni banal ni original. Le genre de garçon qu’on croise partout tout le temps.

Pourtant, Marie tressaille lorsque leurs regards s’accrochent. Elle vit ce qu’on appelle communément un coup de foudre. Pourtant, elle ne se sent pas électrocutée, ni frappée de plein fouet. Son cœur ne s’accélère pas d’un coup, elle ne se met pas à rougir violemment et aucun chœur d’ange ne résonne soudainement dans son dos. Au contraire, elle est plutôt sereine, envahie par la certitude qu’elle a envie – besoin – de connaître ce garçon.

Elle expose calmement sa demande. Jean l’écoute, lui donne quelques conseils sur l’ordinateur qu’elle va acheter, lui imprime sa facture et part en réserve chercher l’objet désiré. Marie se rend en caisse pour payer son achat mais son esprit est resté accroché au comptoir de Jean.

S’en suit le point faible de mon histoire : des mois sans que rien ne se passe. Marie retourne régulièrement dans la grande surface où elle a aperçu Jean. Parfois, elle ne le voit pas. Quand elle a de la chance, elle le croise, sans oser l’aborder. Le doute l’empêche de trouver le courage nécessaire pour aller lui parler. Et s’il était déjà en couple ? Ne vaut-il mieux pas être seule que (mal) accompagnée ? Saura-t-elle l’intéresser ? Peut-on se fier à un instinct d’ordinaire désastreux quand il s’agit d’amour ?

Mais Marie pense beaucoup trop souvent à Jean. Finalement, alors qu’elle jetait un œil sur les réseaux sociaux, juste comme ça, sans vraiment chercher, elle trouve son profil. Fouiner parmi ses données pour tenter d’en apprendre plus sur lui ? Tout est astucieusement bloqué, à part deux ou trois photos qui ne révèlent pas grand-chose sur l’individu. L’ajouter à son cercle d’amis ? Elle n’ose pas – peur d’être ignorée. Lui envoyer un message ? C’est décidément la meilleure solution.

Alors, Marie se lance. Quelques lignes, formules de politesses amicales, rapide explication du but du message, petit compliment, aucune obligation de réponse. Elle appuie sur la touche « envoyer » et puis, ça y est, impossible de faire marche arrière. Et elle guette la réponse. Qui n’arrive pas.

C’est le moment de gloire de Lisa. La meilleure amie de Marie ne fait qu’une brève apparition dans cette histoire mais elle est une charnière importante. Elle se mêle de cette affaire en ajoutant Jean sur son propre réseau social. C’est elle qui apprend que le garçon n’a jamais reçu le message de Marie, puisqu’il a bloqué la possibilité aux inconnus de le joindre via son compte privé. Lisa fait son compte rendu et s’éclipse discrètement en attendant d’être au courant de l’avancée de cette situation.

Marie ajoute donc enfin Jean en ami. Et les choses vont s’enchaîner avec délice. Jean s’intéresse à Marie. Ils font rapidement connaissance, discutent pendant une heure, puis, ils conviennent d’un rendez-vous. Echange des numéros de téléphone.

Marie trépigne de joie. Rien n’est cependant gagné. L’invitation lancée par Jean reste courtoise et n’engage à rien. Et pourtant, elle pressent qu’elle est sur la bonne voie. Il suffit de rester naturel et de ne pas se stresser. Si tout reste amical entre eux, ce ne sera pas la fin du monde. Il vaut mieux se concentrer sur le positif de la situation et se réjouir d’avoir réussi à communiquer avec lui.

Le jour du rendez-vous arrive. Café et chocolat chaud. Banquettes pas très confortables. Sourires timides. Regards en coin. Parler pendant quatre heures donne le tournis à Marie. Mais elle est heureuse de pouvoir échanger avec Jean. Plus le temps avance, plus elle est séduite. Est-ce aussi le cas du garçon ?

Il semblerait. La suite s’enchaîne dans un tourbillon effréné de bons souvenirs et de saveurs heureuses.

Le premier baiser au goût de légèreté et de certitudes. Les pouces qui s’usent sur l’écran du téléphone. Les discussions intimes et sincères. Les mains qui se crispent sur les manettes de console. Les embrassades au Trocadéro. Le cœur qui se serre d’impatience en montant la pente d’un manège. Les doigts qui se cherchent même séparés de plusieurs kilomètres. Le vent méditerranéen qui hurle dans les cheveux. Les éclats de rire en pleine nuit étouffés dans l’oreiller. Les baisers volés dans un sourire. L’absence qui vrille le cœur. Les regards radieux et chaleureux. L’arôme du café accroché sur les lèvres. Le soleil qui pare l’avenir de couleurs chatoyantes. La complicité qui se tisse avec le fil du temps. L’amour qui les isole du reste du monde.

Pas d’inquiétudes, pas de questions superflues. Ils savent. Ils veulent. Ils peuvent. Ils vont. Ils sont. Tout est simple. Tout est naturel. Ils n’avaient pas besoin de quelqu’un dans leurs vies. Ils avaient besoin l’un de l’autre. Et ils se sont trouvés. Grâce à un ordinateur piétiné.

Voilà, vous savez tout. …. Comment ? Vous avez besoin d’une fin à l’histoire ? Certes … Le problème est que je ne la connais pas, cette fin. Et j’espère ne jamais la connaître.

L’homme idéal est déjà pris. Oui, c’est Marie qui l’a.

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