Écrire au 21ème siècle – Semaine 1 – Photographies

Nicole Caligaris, l’écrivaine avec laquelle nous travaillons dans le cadre du séminaire Écrire au 21ème siècle, nous avait demandé, pour cette première semaine, de choisir parmi une collection de photos qu’elle avait ramenée un cliché sur lequel nous aimerions écrire.

Cela devait servir de base à un grand projet commun à tout l’atelier : construire le cabinet de curiosités de Holan Cavendish (un personnage inventé de toutes pièces). Le projet est cependant en discussion, donc peut-être sera-t-il abandonné au cours des prochains ateliers. Affaire à suivre.

Je vous laisse donc découvrir le texte. Ci-dessous, la photographie d’après laquelle j’ai écrit (désolée pour la mauvaise qualité, c’est pris avec l’appareil photo de mon téléphone). Bonne lecture !

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La photographie m’a interpellé in extremis avant que je ne la piétine. J’eus le temps de dévier mon pied de quelques centimètres et curieux, je m’arrêtai pour observer ce rectangle aux bords déchirés. Une femme, assise dans un fauteuil de jardin en toile, lit un livre sur un arrière plan champêtre.

Etait-ce le chant des arbres qui m’avait alerté ou bien la promesse de langueur concentrée dans les quelques centimètres de papier glacé ? D’où pouvait bien provenir cette photographie ? Etait-elle tombée d’un portefeuille ? Avait-elle était jetée d’une collection ? Arrachée d’un album de souvenirs ?

Je n’en savais rien mais j’étais désormais fasciné par ce morceau de papier glacé qui tendait vers moi la parcelle de vie qu’il immortalisait et dont le cadre aspirait mon regard.

La femme est le point central de la photographie. Le récit semble la détendre. Mais il ne pourra pas combler les sillons qui se tracent au coin de ses yeux et de sa bouche, seulement les adoucir.

Elle s’est probablement installée dans son jardin, par une matinée d’été, profitant d’un moment de répit entre les bousculades de l’imprévu et de la routine. Le livre qu’elle tient est son abri de papier, la source dans laquelle elle puise la force d’affronter les aléas de la journée.

Je me penche pour ramasser la photographie. Lorsque je la toisais de ma hauteur, je n’en saisissais pas les détails. Maintenant, une odeur de tarte aux myrtilles m’enivre tandis que je découvre le titre du livre que tiens cette femme. Journal d’un curé de campagne. Je peine à déchiffrer le nom de l’auteur, déconcentré par les cris des enfants qui se chamaillent à l’étage. Georges … Georges Quelquechose.

Ma main me démange et je sens presque le grain du livre contre la pulpe de mes doigts. Le cliquetis des bracelets de Mama Ana résonne dès qu’elle tourne une page, comme une ritournelle paresseuse qui me berce et m’entraîne plus profondément dans un souvenir immortalisé. Ricardo vient de pousser Léona. La petite pleure. Mama Ana ne s’en soucie pas. Elle lit. Que Papa Alfonso s’en débrouille.

Sa grosse voix tonne dans les escaliers. Il exige que le bazar cesse immédiatement ou alors, les claques vont pleuvoir. Si le chant des cigales s’interromps, le temps de laisser Papa Alfonso gronder les petits enfants turbulents, la respiration légère de Mama Ana ne s’affole pas. Elle oublie le temps, elle oublie la vie. Elle lit.

Soudain, elle ferme son livre d’un coup sec. Comme si une horloge interne venait de la prévenir qu’il était l’heure d’aller sortir la tarte du four, elle se lève. Fin de sa parenthèse dorée. La vie reprend son œuvre.

J’allais suivre Mama Ana jusqu’à la cuisine et peut-être lui quémander une part de son dessert aux myrtilles lorsqu’on me bouscula, un coup d’épaule maladroit mais trop parfaitement ajusté qui me tira de mon analyse iconographique.

Je fusillai du regard l’homme qui m’avait arraché de ma contemplation. Je ne reçus pas un mot d’excuse, pas un geste désolé. Seul son dos me fixait, hautain et majestueux, ignare de son acte cruel.

Je fourrai le rectangle de papier photo dans ma poche. Je savais que le charme était rompu. Pour le moment du moins. J’attendrai d’être dans un endroit plus calme pour me replonger dans ce souvenir d’été de Mama Ana.

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