A la manière de B.S. Johnson

Le dernier texte que j’ai rendu dans le cadre du séminaire Ecrire est inspirée de RAS Infirmière-Chef de B.S. Johnson. Cet œuvre se passe dans une maison de retraite et nous montre la même scène sous les regards de chacun des résidents, aux esprits plus ou moins attaqués par la vieillesse.

J’ai donc tâché d’écrire la même scène vue par six personnages d’une même famille. Vous trouverez avant chaque vision de la scène une description brève des personnages (comme on pouvait en voir dans RAS Infirmière-Chef). Je ne sais pas si le blog va très bien rendre la mise en page de mon document word, donc si vous avez besoin, demandez moi en privé le document original 😉

 


 

 

Nom : Sophia Durand.

Âge : 41 ans.

Place dans la famille : mère

Situation professionnelle : directrice commerciale

Aime : le tennis, le bricolage, les chiens, la bière, les barres de céréales aux fruits rouges.

N’aime pas : le ménage, le jardinage, le hard rock.

 


 

 

J’aime le tennis. J’ai toujours aimé ça. Quand j’avais cinq ans, mon père m’a acheté ma première raquette. Le fait qu’il s’est suicidé quelques semaines plus tard n’est sûrement pas anodin dans ma passion. J’essayais probablement de me raccrocher à son souvenir en pratiquant ce sport. J’aurais peut-être même fini par devenir sportive professionnelle si une première blessure au collège ne m’avait pas obligé à freiner la cadence de mes entraînements, puis, si une seconde à l’université ne m’avait pas fermé à tout jamais la perspective de cette voie.

Depuis cette époque, je continue de vouer un amour total au tennis. Je ne peux plus le pratiquer sans risques mais j’ai encore le droit de vivre ma passion au travers du petit écran, et c’est un plaisir que je ne me refuse pas. Confortablement installée dans mon canapé, le dos calé contre un coussin, les jambes étendues sur la table basse du salon, la télécommande en main, je suis prête à me laisser glisser dans une nostalgie bienfaisante et à m’abandonner aux souvenirs sur le rythme de la balle frappant le court de terre battue.

Et voilà. Arthur réclame un service. C’est à chaque fois la même chose. On ne peut jamais se détendre tranquillement dans cette foutue baraque. Y a toujours un truc qu’on n’a pas fait et qui demande à être exécuté dans l’urgence. Comme si on ne pouvait pas prendre quelques minutes pour souffler un peu entre deux jours de boulot.

Est-ce que ça va rendre malade cette étagère si je ne la pose pas tout de suite ? Elle attend dans la poussière du placard depuis maintenant six mois. Je ne pense pas que se morfondre un jour de plus ou de moins dans le noir va changer quelque chose à sa vie.

Est-ce un crime de vouloir regarder un match de tennis ? Personne ne risque de mourir. Le seul cadavre qui pourrait résulter de cette activité, c’est celui de la bouteille de bière que j’aurais aimé m’enfiler en paix. Mais si j’ose me lever pour aller en chercher une, je risque de déclencher une pluie de reproches.

Oh, et puis après tout, flûte ! Je ne suis plus une gamine. Je pouvais craindre les réprimandes de ma mère et les coups de pied au cul de mon père quand j’avais cinq ans parce que j’avais tâché ma nouvelle robe, chipé un gâteau pour le grignoter entre les repas ou cassé la vitre du voisin en jouant au foot avec les copains. Je pouvais recevoir des mauvaises notes ou des punitions de la part de mes professeurs quand j’étais en classe lorsque je n’avais pas appris ma leçon, que j’avais trop bavardé ou lâché un gros mot à l’encontre d’un de mes camarades. J’acceptais les discours moralisateurs de mon patron, ses réflexions désobligeantes sur ma façon de travailler et ses regards indécents à l’époque où j’étais une jeune stagiaire de vingt ans.

J’ai quarante et un ans aujourd’hui et mon mari n’a aucun droit de m’imposer ces décisions. Si j’ai décidé que j’avais envie de poser une étagère, je la poserai. Si j’ai décidé de regarder un match de tennis, je le regarderai. Si j’ai décidé de siroter une bière tout en faisant l’une ou l’autre de ces activités, qui va m’en empêcher ? Si quelqu’un veut que cette étagère soit accrochée au mur aujourd’hui, il n’a qu’à aller chercher les outils sur mon établi et le faire lui-même.

Et ça y est, je me suis à peine levé du canapé que déjà, on me demande où je vais. La célèbre réponse « dans ton cul ! » effleure mes lèvres mais je la contiens. Peut-être n’est-ce pas vraiment un reproche qui repose sous la question, mais plutôt une banalité exprimée par réflexe ? Toujours est-il que je me décide à donner quelques détails pour avoir la paix.

Comme je m’y attendais, ma réponse entraîne une avalanche de réflexions. Qu’est-ce que je déteste quand il prend cet air condescendant avec moi ! Il se prend pour qui, sérieusement ? Ce n’est pas mon père et si je décide de boire une bière, j’irai en boire une, quelque soit le problème que ça lui pose. On dirait mon professeur de mathématiques du collège, avec son petit air renfrogné et cette lueur choquée dans les yeux. Il ne lui manque que des petites lunettes rondes vissées sur son nez et une haleine de chacal pour parfaire la ressemblance.

Alors que je tourne ostensiblement le dos à mon mari, pour bien lui montrer à quel point je me fichais totalement de ce qu’il pensait, je me cogne dans quelque chose. Ne me rappelant pas avoir placé un quelconque meuble dans cet endroit de la pièce, je baisse les yeux et découvre Yolanda, les fesses par terre, l’air stupéfait.

Je me baisse pour aider ma fille, qui a hérité son prénom d’une époque où j’étais encore trop amoureuse et trop crédule pour aller à l’encontre des décisions de mon mari, à se relever et, comme d’accoutumée, les reproches s’écroulent sur mon dos. Non, ce n’est pas parce que je me fiche des autres membres de cette famille que la petite est tombée par terre. Non, je n’ai pas eu l’intention de l’écraser, je ne l’ai juste pas vue. Non, je ne suis pas un monstre d’égocentrisme, je voulais juste aller chercher une bière dans le frigo et si je suis entrée en collision avec Yolanda, c’est uniquement parce qu’on a détourné mon attention en me demandant où j’allais.

Avachi dans une posture qui promet une belle scoliose dans les mois à venir, Félix est en train d’envoyer des textos tout en ricanant, ce qui dévoile son appareil dentaire. Il a le regard rivé sur son portable, mais je sais très bien qu’il se fout de notre gueule, à son père et moi. Je lui demande donc de se tenir droit et de nous montrer plus de respect. Mais au lieu de me soutenir, Arthur se met à me reprocher de mal parler à mon fils, ce qui est quand même un comble. Le gamin se moque ouvertement de moi mais cela semble normal.

Donc, si je fais le compte, je n’ai plus le droit de regarder mes matches de tennis, de boire une bière, de bousculer ma fille ou de reprendre mon fils. Parfait. Si je suis de trop dans cette maison, autant que je fasse mes valises tout de suite. Bientôt, même le chien aura le droit de m’aboyer dessus sans que ça ne choque personne.

Excédée par tout ce cinéma, je quitte la pièce sans prendre garde aux larmes de Yolanda, toujours sur le sol, ni à celles de Roméo, dans son couffin. La porte claque derrière moi, alors qu’Arthur est en plein milieu d’une phrase, et tandis que je me dirige vers ma chambre, je crois entendre le bruit de l’étagère qui tombe sur le sol du placard.

 


 

 

Nom : Arthur Durand.

Âge : 38 ans.

Place dans la famille : père

Situation professionnelle : père au foyer (ex-facteur)

Aime : la cuisine, ses enfants, la course à pied, les revues sportives, les épices

N’aime pas : le rhum, les mathématiques, le caramel

 


 

 

Le lave-vaisselle est lancé. La table est débarrassée. Les restes sont au frigo. Roméo dort dans son couffin, loin du bruit mais toujours à portée de ma vue. Le balai a été passé. La liste des courses est prête. Le courrier a été rapidement trié – papiers importants rangés, publicités à la poubelle. Qu’est-ce que j’oublie ?

Le repassage. C’est le repassage que je dois faire. Les affaires s’entassent dans le placard de l’entrée. Il est temps que je m’y mette si je ne veux pas me laisser déborder. Les tournées de linge ont remplacé mes tournées de facteur. Le travail me manque un peu, parfois, même s’il y a largement de quoi occuper mes journées à la maison. Les collègues aussi. Je ne regrette pas le froid piquant, le vélo qui grince et la sacoche qui déborde. Mais si on me proposait un emploi, je ne dirais pas non.

Alors que je prends une pile de vêtements, mon regard tombe sur l’étagère que Sophia doit poser depuis des mois dans le bureau, pour qu’on puisse stocker les bibelots qui traînent en vrac sur les meubles en hauteur. Lorsque je reviens dans le salon, je lui rappelle qu’elle avait promis d’accrocher cette étagère au mur.

J’ai l’impression d’avoir proféré une énormité, un peu comme lorsque j’avais seize ans et que j’ai demandé à mes parents si je pouvais avoir une mobylette. Mon père avait accepté mais ma mère s’était insurgée contre l’idée. Le ton était monté, les assiettes avaient valsé à travers la pièce et j’avais regretté d’avoir évoqué le sujet.

Cette fois, la vaisselle est soigneusement rangée dans les placards et rien n’est dit, mais je sens bien que Sophia est agacée par mon rappel. Elle souffle, fronce les sourcils, affiche une moue râleuse. Comme si je lui avais demandé de me décrocher la lune en pleine journée.

C’est elle la bricoleuse de la maison et elle s’est engagée à remplir cette tâche il y a pratiquement un an. Je sais qu’elle travaille dur la semaine pour rapporter un salaire décent mais je ne suis pas en reste : c’est moi qui m’occupe de toute la maison depuis que je suis au chômage. J’estime donc que puisqu’elle s’est engagée à le faire, elle doit tenir sa promesse. Je ne demande pas grand-chose, je me charge de tout ce qui est ménage et activités liées aux enfants (réunions parents-profs comprises).

Je ne pense pas que poser une étagère prenne tant de temps que ça. Je ne m’y connais pas très bien, mais il suffit simplement de visser des supports au mur et de poser dessus la planche en bois pour que l’affaire soit faite. Je ne demande pas à ce que la tâche soit effectuée dans la minute, je sais que Sophia adore les matches de tennis, surtout depuis qu’elle ne peut plus le pratiquer. Mais qu’elle pense au moins à le faire une fois que les sportifs auront quitté les pixels de l’écran. Cette étagère attend depuis trop longtemps.

Je m’attelle au repassage tout en jetant un œil distrait vers la télévision lorsque je vois Sophia qui se lève. A la fois confus et ravi qu’elle se décide enfin à faire ce que je lui ai rappelé, je ne peux m’empêcher de lui demander où elle va. La question est sortie automatiquement, sans que j’aie le temps de la retenir, sous le coup de l’émotion. Et pour une raison obscure, elle déplaît à Sophia. Je le vois bien dans son regard sombre et sa bouche tordue. Elle me répond platement mais je sais qu’à l’intérieur, elle bout.

Son énervement me déteint dessus. En quoi a-t-elle besoin de prendre une bière alors qu’on vient de finir de manger ? Veut-elle finir alcoolique comme sa mère et foncer dans un arbre un jour où elle aura bu le verre de trop ? Il n’y a rien de vital là-dedans, elle peut très bien s’en passer. Quel exemple donne-t-elle aux enfants, avec sa bouteille à la main ? Félix va bientôt rentrer dans cette période où il sera tenté de se prendre des cuites tous les week-ends avec ses copains. Ne faudrait-il pas commencer à lui parler des dangers de l’alcool ? A le responsabiliser à propos de ça ?

Evidemment, je me permets de lui donner des conseils alors que nous sommes sur un même pied d’égalité, mais ce n’est pas pour l’enfoncer, mais bien pour la faire réagir. Pourquoi ne comprend-t-elle pas que je puisse m’inquiéter pour elle ? Que je ne pense qu’à son intérêt ?

Elle prend la mouche, comme toujours, et fait volte-face alors que je suis encore en train de lui parler. Je suis persuadé qu’elle fait ça uniquement pour me provoquer, pour que je m’énerve et que je perde ma crédibilité. Mais je ne lui donnerai pas ce plaisir. Tout du moins, je n’en avais pas l’intention jusqu’à ce que dans sa précipitation à me tourner le dos, Sophia ne fasse tomber Yolanda, qui s’étala par terre dans un bruit sourd.

Ce fut le bouchon qui fit déborder le vase. Ou bien la goutte d’eau qui fut poussée trop loin. Dans mon inquiétude et ma colère, je réagis trop vivement. J’étais depuis longtemps persuadé que Sophia n’aimait pas Yolanda parce que j’avais insisté pour qu’elle porte le prénom de ma grand-mère, décédée la même année. Le comportement rebelle de ma femme ajouté à la bousculade de ma fille me fit voir rouge.

Alors que Sophia se penchait pour aider Yolanda à se relever, je lui reprochai de ne jamais prêter attention au reste de la famille. C’était un peu exagéré mais j’étais porté par mon agacement. Ma fille ne semblait pas s’être fait mal mais si Sophia avait été plus attentive à son environnement au lieu de ne penser qu’à elle, elle se serait rendue compte que Yolanda venait réclamer un câlin. Notre dispute réveilla Roméo, qui se mit à pleurer.

Le comble survint quand Sophia, qui ne devait probablement pas savoir quoi répondre à mes reproches totalement justifiés, décida de s’en prendre à Félix, qui n’avait rien à voir avec toute cette histoire et dont le seul tort était de rire, probablement à l’une des blagues que l’un de ses copains lui avait envoyé par SMS. Ma femme cumulait beaucoup de torts depuis quelques minutes et celui-là était définitivement de trop. Je pris aussitôt la défense de mon fils, même s’il n’était pas dans mes habitudes de m’opposer à Sophia à propos de l’éducation.

Madame se drapa donc dans sa dignité et alors que j’étais en train de lui parler, elle quitta la pièce en faisant claquer la porte du salon, sans prêter attention à son fils qui pleurait, sa fille en larmes sur le sol ou son mari qui tentait de s’expliquer avec elle.

 


 

 

Nom : Félix Durand.

Âge : 14 ans.

Place dans la famille : fils aîné

Situation professionnelle : collégien

Aime : les SMS, son téléphone, le hard rock, les fast-food, les films d’horreur.

N’aime pas : les légumes, l’autorité, les devoirs.

 


 

 

Félix dit à 13h27:

Wesh tu va bi1 ?

Jérôme dit à 13h29 :

Sa va et toi ?

Félix dit à 13h29:

Sa va trankil tu fé koi?

Jérôme dit à 13h30 :

Mes devoir lol

Félix dit à 13h31 :

Srx?

Jérôme dit à 13h31 :

Nan jdec. Jmate la TV et toi?

Félix dit à 13h32:

Jvoulé fer la mm mé ma reum veu maté du tenis

Jérôme dit à 13h33 :

Ah la merde ! C pas de chance

Félix dit à 13h33 :

C relou oué.

Jérôme dit à 13h34 :

Ta qu’a faire ton DM de math pour t’occupé lol

Félix dit à 13h35 :

Lol tu rèv

Félix dit à 13h37 :

Et, changeman de plan, mon daron vi1 2 dir à ma reum dallé posé 1 étagèr

Jérôme dit à 13h38 :

Sérieux? Pourquoi il ne le fait pas lui mm?

Félix dit à 13h39 :

On né o 21 siècle mec, c les meufs qui poz les étagèr main tenan

Jérôme dit à 13h40 :

Ouais, c’est sûr, mais quand mm. Il pourrais le faire lui mm, il travaille pas ton père?

Félix dit à 13h41 :

Nan il travail + depui 2 an mé c ma reum ki fé sa

Jérôme dit à 13h41 :

Ok.

Félix dit à 13h45 :

MDR il son en train 2 sengueler!

Jérôme dit à 13h46 :

MDR à cause de l’étagère?

Félix dit à 13h48:

Oué et ma reum voulé osi prendr 1 bière et mon daron voulé pas, tro MDR!

Jérôme dit à 13h49 :

Heu! Ils sont graves chez toi!

Félix dit à 13h50 :

Famill de ouf, jte jur. Si ma reum veu 1 bièr, L fé skel veu, c pa mon daron ki commande

Félix dit à 13h51:

EXPLDRRRRRRRRRRRRRRRR

Jérôme dit à 13h52 :

Quoi?

Félix dit à 13h53:

Y a ma sœur ki vené ver ma reum et ma reum la fé tombé par tere, ct tro excellan!

Jérôme dit à 13h54:

Elle sait pas fait mal ? lol T’aurait du filmé et envoyé sur internet pour le buzz!

Félix dit à 13h55 :

Joré su, sur la tete de mon iench’, joré filmé!

Jérôme dit à 13h55:

Tu m’étonne! J’aurait voulu voir sa!

Félix dit à 13h59 :

Wala mec, ma reum a voulu me défoncé!

Jérôme dit à 13h59 :

Sérieux?

Félix dit à 14h00 :

Jte jur, L voulé menbrouillé parce ke jrigolé, tro 1 dictatrice, koi!

Jérôme dit à 14h02 :

J’avoue! Elle pensais ptet que tu te foutait de sa gueule?

Félix dit à 14h03 :

Chsé pa mé mon daron la calmé direct

Jérôme dit à 14h04 :

Tain, c’est des oufs chez toi.

Félix dit à 14h05 :

Carréman du cou ma reum se barre g la TV pour moi

Félix dit à 14h06 :

Mn frèr chial min tenan c tro chian il fé 1 conser ac ma seur ki chial osi

Jérôme dit à 14h09 :

On se fait une partie en ligne?

Félix dit à 14h10 :

Oué j’arriv

 


 

Nom : Yolanda Durand.

Âge : 7 ans.

Place dans la famille : fille cadette

Situation professionnelle : élève de CE1

Aime : son papa, sa maman, ses poupées, sa copine Iris, le dessin.

N’aime pas : la géographie, le noir, les avions

 


 

 

Moi, j’aime le dessin. Et même que je vais faire des guirlandes partout dans ma chambre pour l’anniversaire de Vanessa.                                       Faut que je retrouve mes crayons de couleur …. Où est-ce qu’ils sont ?

 

Vanessa, c’est ma poupée que j’ai eu pour mes quatre ans. Au début, je l’avais appelé Cassandra, et puis, j’ai changé d’avis parce que Vanessa, c’est mieux.                             Est-ce que j’ai mis ma boîte de crayons dans mon bac à dessin ?         Non.                   On peut lui changer ses habits, on peut la coiffer et même qu’elle a un biberon spécial pour qu’on la fasse boire.                            Il est cassé depuis longtemps mais c’est pas grave, je l’utilise encore.

 

Ah oui, je me rappelle maintenant. Je l’avais mise sous mon lit. Ah en fait, non.

 

Ma copine Iris, elle est un peu jalouse de ma poupée. Elle en a pas des aussi biens. Moi, je l’aime bien, Iris, mais jamais je lui prêterai Vanessa. Elle est juste à moi.                              Où est-ce que j’ai mis mes crayons ? Faut que je fouille tous mes bacs.              Iris, elle a des cheveux blonds longs, longs, longs, ils lui arrivent jusqu’aux fesses et sa maman, elle lui fait souvent des belles coiffures, avec de jolis rubans dans les cheveux.

Moi, maman, elle a pas le temps de me faire ça parce qu’elle part tôt le matin, et papa, il sait pas faire les nattes, alors j’ai jamais de jolies coiffures et ça me rend jalouse.

Trouvés ! Avec mes jeux de société !

 

Même que pour l’anniversaire de Vanessa, je voulais inviter Iris, elle aurait ramené des poupées à elle et on aurait fait semblant que c’était les copines de Vanessa et on aurait fait un goûter.                                       Ah ouais, je pourrais faire des guirlandes de bonbons partout aussi !

Mais maman, elle veut pas que j’invite mes copines à la maison le week-end parce qu’elle veut se reposer et le mercredi, Iris, elle va chez ses grands parents.

Alors tant pis, je prendrais mes peluches pour faire semblant que Vanessa, elle a des amis.

 

Je vais lui faire des guirlandes roses et mauves. Et des jaunes et bleues aussi.

 

Je m’installe sur le petit bureau que j’ai eu à mon dernier anniversaire.                                                                  Je regarde dans mon cartable mais je n’ai pas de feuilles blanches.                      Faut que j’aille en chercher dans l’imprimante de l’ordinateur.

Maman aime pas trop quand je fais ça, elle dit que je gaspille, mais papa me dit toujours que j’ai le droit de faire du dessin si j’aime ça.

 

Si j’ai le temps, je ferai aussi des grands dessins partout avec des gâteaux et des bougies, et je marquerai « Bon anniversaire » dessus et faudra pas que je fasse de fautes, alors je demanderai à papa si j’ai bien écrit avant de tout recopier.

 

Y a Flaubert qui dort dans son panier quand j’entre et je le vois bouger les oreilles quand je passe à côté de lui.                                                     Il ouvre pas les yeux mais je sais qu’il m’a entendu arriver.

 

J’aime bien Flaubert, c’est un gentil chien.

 

Mais j’ai pas le temps de m’occuper de lui parce que je dois aller chercher mes feuilles et si il dort, c’est qu’il est fatigué et papa me répète tout le temps de le laisser se reposer tranquillement.

 

Je vois l’imprimante, à moi les feuilles !

 

Roméo dort dans son couffin et j’aimerais bien m’occuper de lui mais papa et maman disent que ce n’est pas une poupée et qu’il ne faut pas jouer avec parce qu’il est fragile et petit mais je voudrais bien qu’il soit déjà grand pour pouvoir jouer avec lui.

Parce que Félix, il est grand mais il est bête et il se moque de moi tout le temps.

 

Papa et maman se disputent, ils parlent fort et méchamment.

 

Je me fais toute petite et j’avance discrètement vers l’imprimante, mais je suis obligée de passer à côté de maman parce qu’il y a un meuble en plein milieu du passage.        Et quand maman se retourne, elle me bouscule, parce qu’elle devait pas m’avoir vu, comme elle était en train de regarder papa.                          Alors, moi, je m’y attendais pas, et je tombe en arrière, sur les fesses.

 

Maman se penche pour m’aider à me relever et moi, j’hésite entre pleurer et rire, parce que je suis surprise et que je sais pas quoi faire.

 

Y a Félix qui rigole. C’est un crétin. Il se moque de moi encore.

 

Papa recommence à s’énerver et maman lui répond.                                    Elle oublie de me relever du coup et moi, je reste les fesses par terre, les larmes aux yeux parce que j’aime pas quand papa et maman se disputent et aussi parce que j’ai un peu mal aux fesses et parce que ça m’énerve que Félix se moque de moi.                                  Je voudrais bien qu’il se fasse gronder mais quand maman commence à le disputer, papa lui dit que Félix n’a rien fait et que ça ne sert à rien de lui faire des réflexions.

 

J’aime pas quand ils se disputent.

 

Roméo commence à pleurer.                                     Moi aussi, je pleure.

Félix rigole toujours.

 

Maman s’en va en claquant la porte.

 

 


 

 

Nom : Roméo Durand.

Âge : 13 mois.

Place dans la famille : fils benjamin

Situation professionnelle : –

Aime : son papa, sa maman, son doudou, le biberon, les petits pots au potiron

N’aime pas : le bain, les chaussettes, la banane

 


 

 

Chaud

 

 

Doudou

 

 

Câlin

 

 

Biberon     Miam

 

 

 

Papa ?

 

 

Maman ?

 

 

 

Maman !

 

 

Papa ?

 

 

Papa colère

 

Maman colère

 

Pas moi bêtise

 

Câlin ?

Câlin ?

Câlin ?                                        Câlin ?

 

Papa colère Maman colère

 

Pas moi bêtises

 

Triste                                                  Triste

Triste                                                              Triste

 

Câlin ?

 

 


 

 

Nom : Flaubert

Âge : 10 années humaines – 60 années canines

Place dans la famille : animal de compagnie

Situation professionnelle : ramasseur de balles, dévoreur d’os et semeur de poils

Aime : ses maîtres, le gras sur les os, les balles, son panier, les caresses

N’aime pas : le bain, les jouets qui couinent, la pluie.

 


 

 

Repas était bon.                                                                    Pas d’os gras. Dommage.

Croquettes au bœuf. Préférées de Flaubert.

 

 

Sieste avant balade après-midi.

Qui va emmener Flaubert ?                                       Maître ?

Maîtresse ?                                         Petit maître ?                                                  Petite maîtresse ?                                                                          Soleil, c’est mieux.

Pluie efface odeurs. Et pluie raccourcit balade.

 

 

Coussin sent pas odeur Flaubert.                                                      Maître a du mettre dans machine qui efface odeurs.

Pas sommeil.                                                 Trop de bruits.                                               Soupir.

Sommeil.                                                                   Comme tout petit maître.

 

 

Maître et maîtresse parlent.                                                                                                                                                            Voix donnent sommeil.                                             Mais trop de mouvements !                           Oreilles qui se dressent.                                 Œil qui s’ouvre.                                  Maîtresse qui se lève.             Balade ?

Tête qui se lève.                                                         Tête qui se repose.

Maître et maîtresse parlent.                Pas laisse. Pas balade.

 

 

 

Maître et maîtresse parlent fort.                                            Pas sommeil.

Tout petit maître va se réveiller.                                Trop fort.

 

Tête qui se lève vite.              Petite maîtresse tombée.                    Pas triste.

Pas mal.                                                         Maîtresse veut la relever.                                                       Flaubert peut dormir.

 

 

Maître parle.   Maîtresse parle.              Tout petit maître se réveille. Flaubert avait dit.

 

Oreilles qui se tendent.          Maître et maîtresse se disputent.                                                                  Flaubert aime pas disputes.                Flaubert est triste.

 

Petit maître rit.                                               Flaubert aime rires.

Maîtresse gronde petit maître.                       Maître gronde maîtresse.

Petite maîtresse pleure.                                  Flaubert est triste.

 

Maîtresse claque porte.                      Pas balade.

 

 

Tout petit maître pleure.                                Personne pour câlin.                           Flaubert voudrait faire câlin.            Tout petit maître a peur de Flaubert. Flaubert peut pas.

 

Flaubert voudrait aboyer pour prévenir maître et maîtresse.

 

Flaubert n‘a pas le droit d’aboyer pour rien.

 

Qui va consoler tout petit maître ?

 

Porte claque.                                                              Silence.

Flaubert est triste.

 

Publicités

A la manière de Gilbert Sorentino

Le troisième auteur que nous avons étudié était Gilbert Sorentino (encore une fois, je suis en retard pour publier cet article, mais mieux vaut tard que jamais !). Nous avons fait un rapide balayage de sa vie et comme lors des séminaires précédents, nous avons étudié plusieurs textes de l’auteur.

L’un d’eux était l’extrait d’une oeuvre rédigée uniquement à la manière interrogative (mis à part les titres des chapitres). J’ai donc choisi d’utiliser cette technique pour rédiger un texte dans le cadre du séminaire. Il manque un peu d’humour, élément important des textes de l’auteur, mais je ne suis pas drôle, alors forcément, ça aide pas =’)


Urgences.

 

Pourquoi Antoine avait-il les mains pleines de sang ? Pourquoi avait-il choisi de suivre des études de médecine ? Ne pouvait-il pas suivre les traces de son père et devenir comptable ? Était-ce parce que les chiffres ne lui plaisaient pas ? Avait-il des problèmes pour additionner et soustraire les nombres entre eux ? Était-ce le souvenir de son professeur de mathématiques de sixième qui le traumatisait ? Se remémorer toutes ces fois où il l’avait envoyé au tableau alors qu’il n’avait pas compris la leçon était trop douloureux ? Ou bien était ce simplement parce qu’il voulait se rebeller en refusant la voie qu’on tentait de lui imposer ?

Et le métier de la mère d’Antoine, il ne lui plaisait pas non plus ? Qu’y avait-il de mal à être directrice commerciale ? N’était-ce pas un bon poste ? On y était beaucoup moins soumis au stress, n’est-il pas ? Était-ce l’idée de devoir gérer le personnel et les transactions qui l’embêtaient ? Avait-il des soucis à gérer les relations humaines ? Mais dans ce cas, pourquoi avoir choisi la médecine, où il était irrévocablement condamné à côtoyer des patients ?

Le grand frère d’Antoine n’avait-il pas choisi d’être architecte ? N’était-ce pas un métier attirant ? La perspective de travailler sur des ordinateurs ennuyait-elle le jeune homme ? L’architecture et la médecine n’avaient-elles pas de nombreux points communs ? Ne fallait-il pas être patient et rigoureux dans les deux domaines ? Alors pourquoi préférer la médecine ? Était-ce toujours cette question de rébellion ? Fallait-il y voir un refus de suivre les pistes qu’on traçait pour lui ?

Sa petite sœur ne valait-elle pas mieux que lui ? Pourquoi avait-elle choisi d’être comptable ? Voulait-elle faire plaisir à son père ? Avait-elle choisi la facilité et la sécurité ? Etait-ce un vrai désir, venu du fond du cœur, comme celui d’Antoine pour la médecine ? Ou bien n’était-ce que pour parfaire son image de benjamine loyale à la famille ? Et pourquoi faisaient-ils tous semblant d’encourager le cadet de la fratrie alors qu’il savait pertinemment qu’ils chuchotaient tous sur lui quand il avait le dos tourné ?

Et pourquoi, parmi la médecine, fallait-il qu’il ait choisi la chirurgie ? Antoine avait-il, dans son enfance, montrait un intérêt particulier pour le corps humain ? S’était-il amuser à soigner ses jouets dans le secret de sa chambre ? Avait-il cherché à prendre soin de ses proches ? Établissait-il lui-même le diagnostic des maladies de la famille ? Buvait-il les paroles des médecins ? Se passionnait-il pour la chimie et la biologie ? Ou n’était-ce finalement rien de tout cela ? Se pouvait-il que la médecine ne soit qu’un choix de rébellion, un coup de poing sur la table ?

Mais dans ce cas, pourquoi ce choix ? Antoine ne pouvait-il pas se décider pour un autre métier ? Pourquoi ne pas avoir choisi la restauration, qui demandait autant d’investissement ? Et la plomberie ? Avait-il peur de se salir les mains ? Craignait-il la concurrence ? Mais ces risques n’étaient-ils pas également présents en médecine ?

Quitte à se lancer dans une carrière différente de celles de ses parents, pourquoi s’enraciner dans tant d’années d’études ? Le professorat n’aurait-il pas pu le satisfaire ? Y avait-il grande différence entre les patients qui ne connaissaient pas le mal dont ils souffraient et les élèves perdus devant l’étendue des savoirs qu’ils ignoraient ? Ne pouvait-on pas voir un point commun entre le médecin et l’enseignant ?

Et quitte à s’entêter dans la médecine, pourquoi ne pas être devenu infirmier ? Était-ce l’adrénaline des opérations qui enchantait Antoine ? Était-ce l’autorité sur les autres membres du bloc qui l’enthousiasmait ? Rêvait-il de sentir que les familles de ses patients lui étaient redevables ? Pouvait-il supporter le poids de l’échec, parfois inévitable ?

N’avait-il pas commis une erreur au moment de choisir les études qu’il désirait poursuivre après le baccalauréat ? Mais à quel niveau se serait-il fourvoyé ? Lui fallait-il se rediriger vers une nouvelle branche de la médecine ? Préfèrerait-il être anesthésiste ? N’y retrouverait-il pas des responsabilités semblables ? L’excitation de tenir entre ses mains la vie d’un patient en serait-il si affectée ? Était-ce l’idée de perdre en autorité qui l’embêtait ? Et qu’en était-il de la médecine généraliste ? Ne serait-il pas soumis à un stress amoindri ? Était-ce la monotonie des maladies à soigner qui le gênait ? Préférait-il de l’exotisme, une touche de folie dans les cas à traiter ?

Mais peut-être n’était-ce pas la branche qu’il fallait remettre en question, mais la vocation elle-même ? Était-il vraiment fait pour la médecine ? N’était-il pas destiné à un autre métier ? N’était-il pas qu’un interne ? Avait-il encore le loisir de changer d’avis ou était-ce déjà trop tard ? Que pourrait-il faire d’autre ? L’infirmière qui l’accompagnait ne pouvait-elle pas se débrouiller toute seule ? Quelle plus-value lui apportait-il ? Ne savait-elle pas déjà quel dosage donner à la patiente et quelle réaction avoir dans cette situation ?

Avait-il vraiment envie d’enfoncer d’autres aiguilles dans le corps d’autres patients ? Qu’allait apporter cette injection au reste du monde ? Et à la femme allongée sur la table ? Cela allait-il suffire pour faire remonter ses signes vitaux ? Avait-elle envie de survivre ? N’aurait-elle pas peur de remonter dans une voiture par la suite ? Ses proches la préféraient-ils morte ou vivante ? Est-ce que leur vie serait véritablement bousculée par son décès ? Était-elle importante ?

Qu’en était-il de sa famille ? L’alliance qu’elle arborait sur l’annulaire gauche était-elle la preuve d’un mariage heureux ? Ou bien n’était-ce qu’une relique d’une époque révolue, portée par habitude ? Était-elle sur le point de divorcer ou vivait-elle pleinement son bonheur avec son mari ? Partageait-elle sa vie avec un homme ou une femme, d’ailleurs ? Combien d’autres personnes avait-elle fréquenté avant ?

Avait-elle des enfants ? En voulait-elle ? Ses parents étaient-ils toujours vivants ? Était-elle proche de sa famille ? Avait-elle beaucoup de proches ? S’était-elle fâchée avec la majorité de sa famille ? Et ses amis ? En avait-elle toujours ? En avait-elle déjà eu ? Combien de vies seraient écorchées, peut-être irrémédiablement brisées, s’il devait annoncer l’heure de son décès ?

Pourquoi avait-elle jeté un regard à son téléphone ? Cherchait-elle à lire un texto ? Recevait-elle un appel ? Etait-ce un simple réflexe pour vérifier l’heure ? Avait-elle senti le portable vibrer dans sa poche alors qu’en fait, elle n’avait aucune notification ? Allait-elle plonger dans la mort pour une toute petite seconde d’inattention ? Aurait-elle réussi à éviter le véhicule qui lui avait coupé la priorité si elle n’avait pas quitté la route du regard ? Et si elle n’avait pas bouclé sa ceinture de sécurité, serait-elle morte sur le coup ? Aurait-ce été un moyen d’abréger ses souffrances ? Car comment ne pouvait-on pas souffrir avec autant d’os brisés, de sang perdu et de morceaux de verre enfoncés dans le corps ?

Pourquoi s’agitaient-ils tous autour d’elle ? Y avait-il vraiment une chance de la sauver ? Les gestes mécaniques qu’ils effectuaient tous n’étaient-ils pas vains ? N’était-il pas préférable de la laisser partir vers un monde meilleur ? Le paradis existait-il ? Et l’enfer ? La mort était-elle vraiment la fin d’une personne ? N’y avait-il aucune chance d’être récompensé pour ses bonnes actions ou puni pour ses mauvais actes ? Qu’en était-il de la réincarnation ?

Si rien de tout ça n’existait, à quoi cela servait-il de se battre pour sauver quelqu’un ? Les efforts fournis n’étaient-ils pas voués à l’échec, puisqu’au final, la personne était destinée à pourrir au fond d’une tombe ? Pourquoi dépensait-on tant d’argent dans des funérailles ? Ne valait-il pas mieux utiliser cet argent pour combler la personne quand elle était encore en vie ? N’était-il pas plus important de se remémorer les bons souvenirs qu’on avait avec elle plutôt que de penser qu’elle n’était désormais plus là pour nous accompagner ?

Les signes vitaux de sa patiente étaient-ils vraiment en train de se stabiliser ? Avaient-ils réussis à la faire revenir parmi les vivants ? Fallait-il se réjouir d’avoir pu repousser l’échéance de cette femme ? L’énergie dépensée ne l’avait-elle pas été en vain ? Pourquoi tout le monde semblait-il soulagé ? La partie n’était-elle pas loin d’être gagnée ? Si les signes vitaux étaient plus stables, était-ce une preuve d’une victoire définitive ?

Si l’on n’était pas sûr de gagner, pourquoi faire ce métier ? Pourquoi s’entêter à sauver des vies qui allaient finir par s’arrêter à un moment ou un autre ? Quel était l’intérêt de se précipiter au bloc pour continuer de s’acharner sur cette femme ? Lui avait-on demandé ce qu’elle désirait ? Peut-être avait-elle envie de mourir ? Peut-être n’avait-elle plus la force, l’envie, le goût de continuer ? Pourquoi dépenser du temps, de l’énergie et du matériel pour une cause qui était, somme toute, perdue d’avance ? Même en cas de réussite, le temps n’était-il pas compté pour tout le monde ?

N’était-ce pas là tout le paradoxe des envies d’Antoine ? Au fond de lui, ne voulait-il pas réussir à déjouer la mort ? Ne cherchait-il pas à s’amuser de ses pièges et à les contourner pour ramener ses patients à la vie ? N’était-ce pas là l’explication de l’excitation qui l’habitait quand il devait s’occuper d’un blessé ? Ne désirait-il pas réussir à repousser le plus tard possible une échéance inévitable ? Cela l’amusait-il de faire des pieds de nez à la Faucheuse ? Éprouvait-il de la satisfaction, voire du soulagement, à savoir qu’il était capable de raccrocher quelqu’un au train de la vie ?

Y avait-il besoin de chercher une autre raison à son métier ? Sa famille serait-elle capable de comprendre les motivations qui le poussaient à se battre quotidiennement ? Son internat porterait-il ses fruits et parviendrait-il à annoncer plus de bonnes que de mauvaises nouvelles lorsqu’il serait enfin chirurgien ? Parviendrait-il à changer des vies ? Ou serait-il condamné à irrémédiablement perdre ses patients, les uns après les autres ? La mort aurait-elle toujours le dernier mot ? Ou Antoine serait-il capable de le lui voler ?

Ecrire à la manière de Raymond Federman

J’ai pris un peu de retard pour vous présenter les textes que j’ai produits dans le cadre du séminaire Ecrire. Pour notre deuxième séance, nous avons étudié quelques œuvres de Raymond Federman. Il a fait des textes assez différents les uns des autres et nous avions libre choix pour nous inspirer d’une de se créations pour produire notre propre texte.

J’ai été particulièrement intéressée par le texte L’inconvénient de faire de la poésie, extrait de Coups de Pompes, qui est un texte disposé en deux colonnes. On peut lire la colonne de gauche, puis la colonne de droite, ou bien lire la première strophe de la colonne de gauche, suivie de la première strophe de la colonne de droite, etc … Le texte garde son sens.

J’ai donc voulu tenter d’écrire un texte s’inspirant de celui-ci, mais en complexifiant la chose. J’ai rédigé un texte qui peut se lire dans n’importe quel sens : horizontalement, verticalement, une colonne par une colonne, une strophe par une strophe, une ligne par une ligne de haut en bas, de bas en haut … Je l’ai intitulé Sens dessus dessous. La mise en page sur le blog n’est pas idéale, donc j’espère que vous arriverez à lire le texte correctement (sinon, demandez le moi, je vous l’enverrai par mail en PDF).

A vot’ bonne lecture !


 

 

Sens dessus-dessous

 

vis ta vie tant que tu le peux ………………………………………………….. l’essentiel est là

ne t’arrête pas …..……………………………….. malgré les galères que tu devras affronter

il sera trop tard après ……………………………………… il faut profiter des petits plaisirs

 

tu imagines le bonheur trop loin …………………. ne cherche pas midi à quatorze heures

regarde devant toi, juste là …………..… tends la main et trouve ce bonheur que tu désires

ouvre grands tes yeux ………………………………………..…… ce n’est pas si compliqué

il faut prendre confiance en toi ………………………… fais le premier pas et le reste suivra

 

tu te compliques parfois trop la tâche ………………………………. essaie de rester simple

la solution n’est pas toujours dans la difficulté ……………… prends le temps de réfléchir

au lieu de vouloir passer au dessus de l’obstacle………………. cherche une autre solution

tu peux choisir le contournement …………………………. pour échapper à ton problème

 

aucun souci n’est insoluble ……………………………………… aucun défi n’est irréalisable

cela te demande juste un peu de volonté ………………………………..…. si tu crois en toi

 

oublies tes défaites …………………………………………………………. construis ton futur

 

aime, ris et marche …………………………………………. même si tu es triste ou fatigué

danse, cours et chante ………………………………….….. même si tu n’en as pas envie

 

inspire un grand coup et compte jusqu’à trois ………………… trouve le courage d’avancer

 

tu as cette force qui brille en toi ………………………………… dans la douleur et la peine

ne perds jamais espoir en l’avenir………………………………. tu es une étoile qui rayonne

 

Ecrire – Digression

Dans le cadre du master, tous les mardi après-midi, nous assistons à un séminaire sur l’écriture. On nous présente un auteur et une/des oeuvre(s), on discute autour d’extraits de textes, on parle de techniques d’écriture et puis, une fois qu’on a fait le tour de la question, on écrit un texte en rapport avec ce qu’on vient de voir.

Lors du second séminaire que nous avons eu, nous avons étudié Vie et opinions de Tristram Shandy, Gentilhomme de Laurence Sterne. Les deux techniques d’écriture que nous avons vues en détail sont la métafiction et la digression. Je n’ai pas encore bien saisi toutes les nuances de la métafiction et comme ce n’est pas le sujet principal de l’article, on va l’oublier pour le moment.

La digression, c’est une figure de style qui consiste à s’écarter du sujet principal en évoquant plusieurs autres thèmes, en lien ou non avec ce qui était évoqué au départ. Tristram Shandy illustre parfaitement cette technique.

Je vous invite donc à découvrir sans plus attendre le texte que j’ai proposé suite à ce séminaire, qui n’est pas à mon sens parfait, mais qui a le mérite d’exister.


 

Je faisais la tête.

La prof nous avait laissé partir bien avant l’heure normale. Ce n’est pas très courant, les profs qui laissent les élèves s’en aller plus tôt. En général, ils essaient plutôt de grappiller la moindre minute qu’ils ont pour nous inculquer un savoir en plus, la petite définition ou la petite citation qui, selon eux, nous permettra de nous démarquer des autres.

D’ailleurs, je ne décolère toujours pas du match de basket qu’on a perdu. Tout ça parce que Lola n’est pas capable de semer les joueurs qui lui collent au train. J’ai failli louper le mien, d’ailleurs, avec cette histoire de match perdu. Elle est là, à se vanter d’être la meilleure, mais elle n’est pas fichue de se démarquer. C’est de sa faute si on a pris un panier à la dernière minute et personne ne m’enlèvera ça de la tête.

En fait, nous, les élèves, on s’en fiche, de cette dernière citation, de l’exercice à faire pour la prochaine fois, ou du texte à lire. Déjà qu’on dort généralement pendant les trois quarts du temps – et on dominait le match pendant les trois premiers quarts temps, comment est-ce qu’on avait pu perdre ? –, alors ce n’est pas cette info donnée lors de l’ultime minute de cours qui va retenir notre attention.

Enfin, je ne veux pas critiquer les profs, hein ? Ils font leur boulot, ils sont payés pour ça, nous apprendre des trucs, nous donner les clés pour bâtir notre avenir, tout ça, tout ça. C’est beau, mais en vrai, c’est autre chose, faut bien l’avouer. Les profs ne sont pas tous fait pour exercer ce métier.

C’est comme pour le sport. On n’est pas tous fait pour en faire. Lola, elle, elle sait peut-être mettre des paniers, elle sait peut-être avoir de bons résultats sur le papier, mais dans un match, et bien, elle ne sait pas se démarquer, elle se fait voler le ballon et du coup, c’est toute l’équipe qui se retrouve à perdre !

Y en a quelques uns qui ont vraiment envie de partager, d’autres qui sont véritablement passionnés, mais y en a plein aussi qui choisissent cette voie par défaut, parce que ça leur assure un métier pas trop mal et qu’ils ont les vacances scolaires – deux mois en été, qui refuserait ?

De toute façon, je ne vois pas pourquoi à l’heure actuelle, les cours durent encore une heure – voire deux, trois ou quatre, selon si la matière est ennuyeuse, assommante ou soporifique. Il y a des études qui ont prouvé que sur soixante minutes, on n’était attentif que deux minutes, en moyenne. Ca veut donc dire que certains ne sont même pas attentifs plus de dix secondes et que d’autres – élites parmi l’élite – arrivent peut-être à pousser jusqu’à cinq minutes.

Remarque, si les profs nous donnent toujours des petites informations lors des dernières minutes de cours, histoire de boucler tout ce qu’ils ont préparé, ce n’est pas forcément bête. Parce que quand nous, les élèves, on s’aperçoit qu’il est bientôt l’heure de sortir de classe, on se réveille – faut que je pense à remonter mon alarme d’une heure, pour demain matin – et même si on commence à rassembler nos affaires, on tend instinctivement l’oreille, en guettant le moment béni où on nous dira qu’on peut rentrer chez nous parce que le cours est terminé. Par conséquent, c’est pas si idiot que ça, de nous donner des informations juste à la fin. Surtout que si on a roupillé pendant tout le reste de l’heure, faut bien qu’on les fasse à un moment, nos deux minutes d’attention.

Sauf le Fantôme, qui doit ne jamais rien écouter. Elle s’appelle Nathalie, c’est une fille qui joue au basket avec moi, mais je la surnomme comme ça parce que même si elle est présente physiquement, son esprit est toujours ailleurs. C’est pour ça qu’elle est toujours sur la touche, pendant les matchs. Elle voit jamais le ballon arriver, elle ne parvient jamais à le rattraper, comme si son esprit était trop occupé à lutter avec d’autres préoccupations beaucoup plus profondes.

Bref, je ne veux pas critiquer les profs. Mon MP3 n’a presque plus de batterie, faudra que je pense à le recharger. J’aurais pu en être un, moi aussi. Mais, en fait, autant j’adore être devant les élèves, autant ça m’ennuie de préparer les cours. Et je dis « ennuyer » pour ne pas utiliser de termes trop vulgaires, mais c’est vraiment un truc qui m’horripile au plus haut point.

Déjà, préparer une leçon, en soi, ce n’est pas forcément évident, parce qu’il faut être le plus clair et le plus précis possible – comme pour marquer un panier, faut pas trop faire dans la fioriture, on vise et on tire, point. Mais il faut penser aux élèves qui vont comprendre la notion très facilement et qui vont bâcler les exercices en deux temps, trois mouvements, tout en n’oubliant pas de réfléchir aux solutions pour mettre la leçon à la portée des plus lents d’esprits – non, je ne pense pas au Fantôme, ou alors peut-être que si, mais si vous la connaissiez, vous ne me jugeriez pas autant. Un vrai casse-tête. Aussi complexe que cette incapacité qu’à Lola de ne pas se démarquer.

Donc, je n’ai rien contre les profs. Je ne les critique pas, ils font leur boulot du mieux qu’ils peuvent et comme ils sont payés pour assurer des heures complètes et pas juste deux minutes, ils ne peuvent pas se permettre de résumer leurs cours en trois ou quatre lignes. Ils sont obligés de développer et d’enrober des notions, parfois toutes simples, d’un nappage – tiens, c’est ça que j’aurais pu mettre sur mon gâteau pour cacher le fait qu’il était un peu brûlé sur les bords – lourd et indigeste d’informations supplémentaires qu’on s’empressera de jeter dans les oubliettes de notre mémoire sitôt le cours fini.

Tout ça pour en revenir au fait que je faisais la tête. Et pas à cause des profs.

Aujourd’hui, il y a un vent à décorner les taureaux, comme on dit en Normandie. Je ne sais pas si ça se dit aussi dans d’autres régions du monde, peut-être que ce n’est pas une expression purement normande et que la totalité de la France l’utilise, mais comme on me dit souvent qu’on ne sait pas d’où je sors mes expressions, je préfère préciser, maintenant. Chez moi, le vent décorne les taureaux. Et probablement en Camargue – oh, je pourrais manger du riz ce soir ! – aussi, parce que c’est vrai qu’en Normandie, on est plus vache laitière.

C’est marrant, parce que je suis du signe du taureau. Donc si j’avais eu des cornes, j’aurais probablement été un exemple parfait pour illustrer l’expression. C’est vrai que ce n’est pas forcément une image qui vient tout de suite à l’esprit. On voit rarement des taureaux sans corne. Et on imagine mal le vent réussir à leur ôter.

Mais la nature a voulu que je naisse être humain et non pas être bovin, donc j’ai des cheveux sur la tête, mais pas de corne sur le front. Le vent ne pouvait donc pas me décorner et ça m’arrangeait plutôt, parce que je n’aurais pas eu l’air très attirant. Ca aurait peut-être impressionné mes adversaires de basket ?

Par contre, les bourrasques qui soufflaient pouvaient me mettre ma frange dans les yeux. Je n’aurais pas dû repousser mon rendez-vous chez le coiffeur depuis trois semaines. Mais il pleut, je suis fatiguée, j’ai la flemme, la couette est bien chaude, tant pis on ira demain, j’ai faim, oh ce film je l’ai pas vu, et quelques autres excuses plus tard, je n’avais toujours rien fait.

Il fallait tout le temps que je repousse mes cheveux pour voir où je marchais et j’avais l’impression de ressembler à une véritable idiote, avec la main plaquée sur la tête pour tenter de retenir les mèches folles qui volaient autour de mon visage et le giflaient.

Mais revenons à nos moutons – qui n’ont pas de corne non plus, eux. On m’aurait annoncé que ce que je traversais était le début d’une tempête que ça ne m’aurait pas étonné. Le vent soufflait si fort qu’il parvenait à me pousser vers la route – j’aime bien les voitures, mais pas de trop près. Il ne me lâchait, pire qu’un joueur qui aurait pour me mission de me marquer si près qu’on n’aurait pas pu me passer le ballon.

Dès qu’il y avait la moindre accalmie, le moindre signe d’apaisement dans les bourrasques qui se déchaînaient autour de moi, je bondissais vers le bord du trottoir opposé au bitume, mais dès que le souffle recommençait à balayer la rue avec force, j’étais inexorablement entraînée vers les voitures.

Je résistais, évidemment. J’étais loin d’avoir envie de finir en carpette. On n’a jamais vu de tapis jouer au basket. Ca pourrait faire le « buzz » sur internet. Dès que mes jambes étaient poussées vers la route, je me penchais pour contrebalancer la force du vent. J’étais incapable de conserver une trajectoire droite avec cette technique, mais au moins, elle me permettait d’éviter les roues des véhicules qui passaient non loin de moi. Moi : un. Le vent : dix. Les voitures : zéro. Et si Lola ou le Fantôme avait été là, je parie qu’elles seraient déjà réduites à l’état de bouillie toutes les deux. Incapable de lutter ou de comprendre ce qu’il se passait.

Et donc, je faisais la tête, mais ce n’était pas plus à cause du vent qu’à cause des profs. C’était parce que je rentrais chez moi.

Alors, je vous arrête tout de suite. Non, je ne faisais pas la tête parce que je quittais les cours. Au contraire, comme je l’ai dit plus haut, on sommeille toujours en classe, nous, les élèves. On est donc ravis lorsqu’on a l’occasion de rentrer chez nous. Je veux dire, on part d’un endroit où on s’est ennuyé à mourir pour retrouver notre petit nid douillet, avec de la nourriture, du chocolat chaud, un plaid moelleux, et de quoi se divertir.

Pour moi, me divertir, c’est faire du basket. Sauf quand on perd un match à cause de Lola. Ou quand le Fantôme est obligée de jouer parce qu’il n’y a personne d’autre. Là, ça me gâche mon plaisir. Rien que d’y penser, ça m’énerve. Faudrait que j’aille me racheter une paire de chaussures pour aller courir. Ca me défoulerait.

Donc, je fais du basket. Et quand je n’écris pas, je joue au jeu vidéo. Ou à un jeu de société. Mais cette solution implique que je ne sois pas seule. Ce qui n’est pas évident lorsqu’on est dans son appartement étudiant et loin de sa famille. Ou alors, il faut que je joue en ligne. Mais ça perd un peu de charme, je trouve. Rien ne vaut un bon vieux plateau cartonné, un dé qui roule sous les doigts et des pions de plastique à déplacer sur les cases.

Donc, je joue. Et quand je ne fais pas de basket et que je ne joue pas, je cuisine.

Tout ça pour dire que quand j’ai passé une semaine sans électricité parce qu’EDF avait décidé que ce serait drôle de tester mes nerfs, j’ai galéré. Parce que quand je rentrais chez moi, déjà, je n’y voyais rien, parce qu’il faisait nuit et que je ne pouvais pas allumer la lumière – ou plutôt, je pouvais appuyer sur l’interrupteur, mais ça ne servait à rien, étant donné que mon appartement n’était pas alimenté en électricité – mais en plus, je n’avais que quatre heures d’autonomie de batterie sur mon ordinateur pour aller sur internet.

Mais depuis le temps, c’était réparé. J’avais passé avec brio l’épreuve d’EDF, sans devoir acheter de bougie ou de lampe torche. Lola est une abrutie qui ne sait pas jouer au basket et je ne vois pas pourquoi je me fais des nœuds au cerveau en pensant à elle. Alors si je faisais la tête, ce n’était pas parce que ma coéquipière nous avait fait perdre un match.

Non, si je faisais la tête, c’était parce qu’après avoir passé deux heures douloureuses à écouter un enseignant me débiter des informations qui ne m’intéressaient pas et dont je n’allais retenir que quatre pauvres petites minutes, si mon cerveau le voulait bien, et être rentré en luttant contre des bourrasques décidées à me jeter sous les roues des voitures, ce qui m’avait bien évidemment vidé de mes forces, je devais rédiger une dissertation.