Charnières rouillées

Avancer le fauteuil vers l’ordinateur. L’éloigner légèrement pour être à la bonne distance du clavier. Faire craquer son squelette – nuque, poignets, vertèbres – rituel malsain pour s’échauffer. Suspendre ses mains au dessus des touches. Les laisser ainsi une éternité.

Les mots éclatent lorsqu’on essaie de les retenir, faïence délicate qui se disloque lorsque la pulpe des doigts l’effleure. Les pensées se cognent contre les parois qui les retiennent prisonnières. Les questions affluent en un torrent de craintes inavouées. Elles enduisent les émotions d’une huile empoisonnée et se dressent en une muraille opaque, dont l’ombre grignote la fine coquille de confiance forgée autour du cœur.

 

Se frotter les yeux avec rage. S’humecter les lèvres d’un mouvement de langue râpeuse. Déglutir pour chasser la boule d’angoisse qui s’épaissit dans la gorge. S’approcher pour mieux reculer. Ignorer la fin du début. Requérir le début de la fin.

La crainte de ne plus savoir faire s’introduit par le creux de la nuque, s’immisce dans la tête et se loge contre les tempes. Elle y tambourine de grands coups lancinants, une psalmodie qui aspire toute concentration.

 

Serrer les poings pour écraser l’appréhension entre ses phalanges. S’écailler les ongles sur le battant de fer qui cache l’inspiration. Se frapper la tête contre des idées creuses. Forer à grands coups d’espoir dans ses méninges. Hurler au fond de soi pour déboucher les instincts bloqués.

Tant de violence pour tenter de faire éclore de nouveau une phrase. Peu importe laquelle. Mais les tiroirs débordants d’idées restent hermétiquement clos. Inaccessibles. Fermés à double tour. Clé jetée hors de portée.

 

Attendre. Désespérément. Attendre. Encore. Attendre. Toujours. Attendre que l’imagination nous cueille. Qu’elle effeuille nos pétales. Qu’elle découvre le pollen précieux duquel jaillira une encre salutaire. Se figer, statue d’expectative. Mourir de ne savoir quoi dire.

L’angoisse menace d’exploser en épines de glace et de se planter dans notre sensibilité, pour l’atrophier à jamais.

 

Repousser le bureau dans un geste aussi désespéré que protecteur et fuir. Fuir l’inquiétante blancheur de la page qui nous scrute d’un air impatient. Fuir la machine accoucheuse de stress. Fuir en sachant que l’on n’a nulle part où lui échapper. Fuir mais y revenir. Toujours. Encore.

 

Chercher refuge. Plonger dans la mousse crémeuse d’un chocolat chaud. S’ensevelir sous les couettes cotonneuses et s’emmêler dans les draps. Se perdre dans le parfum accroché aux mailles du pull de l’être aimé. Raviver ses souvenirs en étouffant la peluche de son enfance contre sa poitrine. Imprimer sur sa rétine les moindres détails d’une photographie aux bords élimés.

Quête d’oubli. Quête de sécurité. Quête de réponses. Quête de réconciliation. Quête de …

 

Déclic. Sec et délicieux. Qui arrive quand on ne l’espérait plus. Au détour d’un songe éveillé. Craquement ténu et complexe. Si nécessaire. Si désiré.

 

A la fois caresse moelleuse et pression douloureuse, la sensation électrise les sens. La décharge suffit à réajuster les rouages englués dans la peur d’échouer. Elle chasse les doutes qui s’étaient enchevêtrés dans le cartilage friable des engrenages et se niche dans le torse, chaleur rassurante et porteuse.

 

S’appuyer sur ce réconfort pour se relever. Prendre une profonde inspiration jusqu’à ce que l’air brûle les poumons. Repousser les pensées parasites qui démotivent. Et se lancer dans le gouffre abyssal qui n’attend que d’être visité.

Le premier pas est délicat. Les autres ne seront pas moins périlleux. Mais pour trouver son équilibre, il faut lâcher la réalité et abandonner son âme au vide.

 

S’immerger dans l’inconfort du tâtonnement. Déployer les moindres recoins de passion pour en tapisser le chemin de la réussite. Inhaler les odeurs d’espoir et les recracher avec véhémence. Se droguer à l’inachèvement et se gaver d’insatisfaction.

Le cœur envoie des doses sanguines d’adrénaline pour terrasser la lassitude. Le cerveau surchauffe de volonté pendant que le corps vomit l’énergie consumée en gouttelettes translucides qui emportent le goût de la défaite dans leur chute.

 

Rabattre une mèche de cheveux derrière son oreille pour se dégager l’esprit et la vue. Souffler un bon coup pour que les poumons encrassés par l’acharnement se délivrent d’une surcharge sinistre. Prendre du recul pour moins remarquer les anomalies mais aussi pour mieux apprécier les efforts produits.

Le travail reprend.

 

Prendre en mal sa patience. Souffrir de recommencer. Une fois. Deux fois. Dix fois. Arrêter de compter les fois pour ne pas s’y perdre.

La peau poisseuse s’emmêle dans l’échec, s’accroche au succès qui s’éveille douloureusement, s’imprègne d’humilité. Sourire qui s’esquisse ou grimace qui se gribouille, le visage danse au rythme des émotions qui fluctuent. Le besoin de perfection se télescope avec l’urgence d’en finir.

 

Point final. Recul inquisiteur. Jugement intense. Opinion oscillant entre sucré et salé.

Une larme épuisée glisse sur la joue veloutée avant de s’envoler dans un éclat de rire.

J’ai vaincu.

 

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La genèse de Charnières rouillées

Pour célébrer le début de ce troisième semestre de Master, pour accueillir les nouveaux arrivants de première année et surtout, pour perpétuer la tradition, un workshop de rentrée était organisé. Cet événement était dirigé par Alain Farah, un écrivain québécois ultra sympathique, à la passion motivante, doté d’un humour frais et apaisant. Ses ouvrages sont dans un genre d’autofiction particulier, parfois mêlé de science-fiction, toujours percutants.

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Après une matinée de présentation (à la fois des étudiants et de l’intervenant), où Alain m’a surprise avec sa facilité de mémorisation des prénoms (j’en ai été épatée, moi qui lutte toujours avec les patronymes des autres), il a demandé à chacun des participants de choisir un titre sur le vif.

« Charnières rouillées » m’est venu instinctivement. Lorsqu’Alain nous parlait du processus de création littéraire (qu’il enseigne à l’université de McGill, à Montréal), j’avais une image de porte entrebâillée en tête (probablement suite aux divers travaux de bricolage que j’avais effectués avec Greg la semaine passée). Quand mon tour est venu de dévoiler mon titre, je n’ai pas hésité.

Au moment de la pause déjeuner, Alain nous a demandé de nous restaurer mais aussi de commencer à écrire un texte en rapport avec le titre choisi. Moi qui, d’ordinaire, me jette à corps perdus dans une histoire en multipliant les détails inutiles et les fioritures bonnes à balancer à la poubelle, j’ai cette fois décidé de me concentrer sur les images que j’avais eues (largement inspirées de mes récentes aventures de bricolage) lors du discours matinal d’Alain pour en extraire le meilleur.

 

Je me suis donc retrouvée en début d’après-midi avec seulement quelques lignes, non pas romancées comme j’en ai l’habitude, mais plutôt dans une veine poétique, cherchant à jouer sur les mots, sur leur sens, sur leur portée. Ainsi était née la version numéro un de « Charnières rouillées ».

S’en est suivie une version numéro deux, juste après avoir débriefé en demi-groupe nos textes en compagnie d’Alain, durant laquelle j’ai tenté de continuer mon texte en lui ajoutant un « je » narratif. Ce fut un échec, selon moi. Le personnage alourdissait mes pensées autant que mes phrases, les gorgeant de détails inutiles qui menaçaient de m’embourber dans la médiocrité.

J’ai supprimé le « je » lorsque j’ai commencé à travailler sur la version trois. Cette décision a libéré mon texte. Je me suis concentrée sur les images qui me venaient à l’esprit, perdant de plus en plus mes idées de bricolage pour me concentrer sur la métaphore qui naissait entre mes méninges : celle du processus d’écriture, de la crainte d’échouer à créer, de la lutte intérieure pour éjecter de soi les mots qui nous rongent l’âme.

La version trois était donc un concentré de poésie autour d’un thème intime mais était surtout très imparfaite au niveau de son sens. Après l’avoir fait lu à Greg, qui n’a pas compris où je voulais en venir à la première lecture, j’ai compris qu’il me manquait quelque chose pour sortir définitivement ce texte de ma tête. Alain m’a aiguillée en me proposant d’attacher le récit à un registre commun, d’ajouter simplement quelques accroches réelles pour ancrer le texte dans un imaginaire accessible à tous.

De cette façon, et après trente-six heures de travail acharné, j’ai pu finaliser la version quatre, dont la forme me plaît autant que le fond.

 

Cette méthode de travail a bousculé mes habitudes, en me forçant à produire un texte par rapport à un titre, ce qui était nouveau pour moi. Je trouve que c’est un processus douloureux que de résumer un récit en une poignée de mots et c’est ce que je fais en dernier, après un long et intensif creusage de cerveau, pour en arriver à un résultat parfois peu concluant. Cette fois-ci, partir à l’inverse de ma routine m’a permis de puiser en moi des ressources nouvelles, des matériaux que je n’ai pas l’habitude d’exploiter et qui m’ont permis de forger une histoire sous un éclairage neuf.

Je suis fière du travail produit pendant ce workshop et je remercie chaudement Alain pour l’exercice proposé. Entre deux anecdotes personnelles ou littéraires, il nous a poussés à donner le meilleur de nous-mêmes, en nous proposant de suivre une méthode de travail qu’il s’applique à lui-même. J’ai pu sortir du carcan dans lequel je m’enfermais par sécurité et j’ai débloqué des mécanises grippés.

 

Si vous voulez en apprendre davantage sur Alain Farah, vous pouvez non seulement acheter ses livres (Pourquoi Boulogne ?, Matamore N°29, Quelque chose se détache du port) mais aussi suivre ses aventures radio-phoniques « Alain et les extra-terrestres » sur ICI Radio-Canada Première ou via Facebook.

 

Pour ceux qui seraient intéressés de lire les autres textes produits par mes camarades, je vous invite à visiter le site dédié au workshop.