Zèbres des villes

1. 2 3.4 5 67 8 910 11 12

 

Le vent, qui a l’habitude de souffler en rafales rageuses, s’est temporairement apaisé, et je profite de l’accalmie pour sortir de chez moi. Alors que je commence à descendre la rue Marceau, mes yeux se posent sur un passage piéton que j’emprunte tous les jours. La première ligne est coupée à peu près à mi-longueur par une plaque d’égout, cicatrice couleur rouille qu’on piétine sans y prendre garde, comme si on se fichait qu’une part d’identité aient été enlevées à cette bande blanche peinte sur le bitume. C’est un détail infime, une bagatelle qui est probablement loin d’être unique – il y a tout de même plus d’un passage piéton dans la ville – mais cela venait de me sauter aux yeux et tout en passant à côté, j’ai commencé à y penser sérieusement. Vous savez, ce genre de petites choses qui vous frappe soudainement et vous hante, alors que vous n’aviez jamais réfléchi à la question avant ? Hé bien, cela venait de m’arriver.

Encore chamboulée par la découverte de cette plaque d’égout – ou cette plaque dégoût, comme je commençais à l’appeler en moi-même – je continue ma promenade. Un nouveau passage piéton s’offre à mes pieds et subitement, je me mets à compter. Dix. Dix bandes blanches permettent de franchir la route grise qui s’étale devant moi, barrière de sécurité peinte sur le bitume

Quelques pas plus loin, il n’y a plus que huit lignes. Et alors que je traverse la route, je me rends compte que je pourrais arpenter toute la rue, toute la ville, toute la France, je ne trouverais pas deux passages piétons qui se ressembleraient. Et au lieu de la ranger dans un coin de ma tête du côté des informations inutiles, cette révélation distille en moi une sensation de curiosité, me donnant l’envie de découvrir la personnalité des passages piétons qui peuplent mon quotidien.

Le suivant est bordé par des pavés. On a l’impression que les bandes blanches qui relient les trottoirs opposés bénéficient d’une sécurité supplémentaire, comme pour rappeler aux voitures qui vont emprunter le rond-point de ne pas oublier les piétons.

Au niveau de la rue Aviateur Guérin, le passage clouté qui mène aux parkings du centre commercial semble distordu. Ses bandes n’ont pas été peintes parallèles au trottoir et on a l’impression qu’elles essaient de s’échapper, comme si elles en avaient marre d’être ignorées et écrasées toute la journée par des roues et des pieds.

Fascinée par le marquage au sol, je n’en oublie pas pour autant de regarder autour de moi avant de m’engager sur la route. Je me retrouve presque vexée quand un véhicule ne me laisse pas la priorité mais pas parce que le conducteur ne s’est pas arrêté, non, plutôt parce qu’il n’a pas remarqué le passage piéton. Combien de fois par jour sont-ils ainsi ignorés ? Je trouve ça dur et injuste.

Le passage piéton qui mène au pont Jean-Jacques Rousseau est superbe et je me permets de l’admirer avant de l’emprunter. Peint sur une longue bande de gravier beige, il se distingue singulièrement des autres, placés sur le bitume gris de la route. Ce détail, probablement insignifiant pour beaucoup d’autres, me prouvent pourtant que mon intuition du départ se confirme. Il n’y a pas UN passage, mais DES passages, tous uniques, tous différents, avec une identité qui leur est propre.

J’ai faim. Il est bientôt l’heure de goûter. Je pourrais faire demi-tour, rentrer chez moi pour me restaurer, mais je veux poursuivre ma balade encore un peu, pour rencontrer d’autres passages. Tandis que je remonte le pont, je remarque deux voitures noires arrêtées sur les zébras. Je n’arrive pas vraiment à savoir ce qu’il s’est passé, mais celle à l’arrière a probablement percutée celle de devant. Les propriétaires terminent le constat et regagnent leurs véhicules. Un peu de tôle froissée, peut-être un phare brisé … Rien de bien passionnant. Mon regard se détourne donc de la scène et je passe sur le passage piéton qui se présente devant moi, avant d’obliquer vers la gauche.

Je longe la gare et aperçoit, du côté opposé à celui auquel je marche, un tout petit passage piéton, juste quatre bandes blanches abimées par le passage des voitures. J’ai l’impression qu’il est oublié, que personne ne passe jamais dessus. La rue n’est pas vraiment très fréquentée. Seules quelques voitures doivent passer par ici. Je traverse la route et atteint le trottoir d’en face, juste pour avoir le loisir de traverser sur ces quatre bandes blanches abîmées. Tu n’es pas invisible. Je t’ai remarqué.

Arrivée devant la gare, je tombe sur un passage piéton dont les bandes, presque complètement effacées, commencent à se fondre avec la route. Même si la rue n’est pas très fréquentée, ce qui pourrait justifier cette négligence, je trouve ça triste. J’ai l’impression que personne ne se soucie de savoir s’il est visible ou pas, et que ce n’est pas important de l’entretenir. Cette peinture qui disparaît fait partie de sa personnalité, mais en même temps, ça me révolte un peu. Tous les passages piétons mériteraient qu’on s’attarde sur eux et qu’on rafraîchisse régulièrement leurs bandes blanches.

Je ne résiste pas à l’envie de décrire une boucle supplémentaire à mon parcours habituel, juste pour le plaisir de découvrir d’autres passages piétons. En attendant que le feu piéton passe au vert, je détaille celui qui s’élance devant moi. Rien de spécial et pourtant : la peinture effacée par les semelles et le caoutchouc des pneus, le nombre de bandes, leurs longueurs, tout est un ensemble de caractéristiques vouées à décrire un seul et unique passage, celui qui est devant moi à cet instant.

Le dernier passage de ma promenade se démarque nettement des autres. Il tape beaucoup plus à l’œil qu’une bande blanche, désormais banale pour les piétons parce que sa couleur jaune nous indique qu’il est temporaire, peint sur la route pour une durée déterminée, durant le laps de temps que dureront les travaux qui se déroulent dans la rue Casimir Delavigne. Il est voué à disparaître, sécurité éphémère qui ne sera bientôt plus qu’un souvenir perdu dans les tréfonds des mémoires des passants qui l’auront emprunté. Et comme si la batterie se mettait au diapason avec le sentiment de nostalgie que j’éprouvais pour ce passage piéton, mon appareil photo s’éteignit.

Il ne me reste plus qu’à rentrer chez moi et pour une fois, j’ai la sensation que ma balade m’a appris quelque chose : tout comme un arbre passerait inaperçu dans une forêt, les zèbres des villes se font discrets et semblent tous semblables aux yeux des passants qui n’y font pas attention. Mais en réalité, s’ils se fondent dans la masse, ils se démarquent tous. Au fond, c’est un peu comme nous, les êtres humains. On est noyés dans la foule de nos semblables mais on a tous un caractère unique.

Publicités

Texte et mise en forme : présentation

La troisième option que j’ai choisie de suivre dans le parcours Création Littéraire est Texte et Mise en forme. Cet atelier était dirigée par une graphiste, Brigitte Monnier, et un écrivain, Philippe Di Folco.

Nous avons mené deux projets durant cet atelier. Le premier se constituait d’une sérialisation, le second se concentrait sur la ville du Havre et sur l’un de ses quartiers.

Lors du premier projet, nous avions pour objectif de sérialiser la ville. Nous partions en promenade dans le Havre, équipés de nos appareils photos et nous prenions en photo chacun un type d’objets. Cela pouvait être des fenêtres aux volets fermés, des poubelles, des arbres, des bouches d’incendie, des bancs publics … A la fin de la promenade, nous avions donc un stock de photos à exploiter pour ensuite écrire un texte racontant cette promenade.

J’ai choisi deux séries : les passages piétons et les symboles des voies cyclistes peints sur le sol. J’ai effectué deux promenades et j’ai écrit deux textes différents. Pour les passages piétons, j’ai vraiment décrit ma balade et j’ai accentué sur les émotions ressenties. Pour les symboles cyclistes, j’ai construit mon texte sous la forme d’un tableau et dans chaque case, j’écrivais un souhait qu’aurait pu vouloir un symbole.

Pour le second projet, nous avons visité les Tréfileries, un quartier du Havre où sont installées d’anciennes usines qui produisait des fils d’acier et de cuivre. Nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec le propriétaire de la Maison des Ingénieurs et d’anciens ouvriers des usines, qui nous ont beaucoup parlé du passé.

Nous avions libre choix quant à la production finale de ce projet et j’ai choisi d’utiliser la technique du kamishibaï : le lecteur passe des pages derrière un cadre; sur le recto, des photos pour le public; au verso, un texte lu par le lecteur. Pour l’évaluation, nous devions simplement rendre une note d’intention. Au second semestre, nous finaliserons le projet et je rédigerai des textes assez courts, dans une veine plutôt poétique (merci le cours Vivre Poétiquement qui me colle à la peau X)), pour accompagner des photos récentes ou d’archives.