Sensations fragmentées – Texte 2 (WS Olivier Mellano)

Contrainte : écrire sur le rien


 

Je dois écrire sur le rien mais y a rien qui vient. Le cerveau qui rame, la page blanche, le trou noir, le néant littéraire, l’infini du vide. Je dois écrire sur le rien mais justement, y a rien qui vient. Ou plutôt, y a tout.

Devant moi, une multitude de chemins. Les possibilités se multiplient devant mes yeux, mais disparaissent sans que j’aie le temps de les saisir, s’effacent avant que je puisse les comprendre, s’évaporent à peine apparues.

Manque d’inspiration ou trop plein d’idées ?

Je jette un regard derrière moi. Un assortiment de souvenirs, d’envie et de décisions clapote et bouillonne, à la fois trop près pour que je les évite et trop loin pour que je m’y baigne. Est-ce que c’est moi, tout ce désordre empêtré dans le passé ? Je détourne le regard, mal à l’aise.

Ecrire sur le rien. Il faut écrire. Il est temps d’écrire.

Fouiller dans les méandres de sa mémoire. Explorer des recoins inconnus de son âme. Remuer le fatras de sa vie. Secouer les expériences vécues pour réussir à en faire tomber des miettes insignifiantes. Ramasser ces miettes et les jeter du haut d’une falaise.

Remplir l’absence avec du vide. Démêler les vrais mensonges des fausses vérités. Combler le bruit avec du silence. Croquer des sons stridents, ceux qui crissent sous la dent. S’arracher les ongles pour recoudre ses blessures. Brûler dans un liquide poisseux.

Construire un tout à partir de rien.

Publicités

Sensations fragmentées – Texte 1 (WS Olivier Mellano)

Contrainte : écrire un texte à partir d’une première phrase venue spontanément.


 

Les couleurs de la vie qui se peignent dans un sourire. L’émail des dents projette sa lueur éclatante sur le visage. Explosion de lumière. Qui fait étinceler les fragments de noisette perdus dans le lagon profond des iris heureux. Qui fait chatoyer la prairie ondulante des pupilles voisines. Qui dessine avec précision le goût du bonheur sur les langues impatientes de vivre.

Les esprits filent à toute allure et s’attrapent pour fusionner avec délicatesse et fracas. La joie ronronne dans la gorge et vibre dans le torse. On la fait rouler contre le palais, bonbon sucré qu’on ne voudrait jamais finir. On désire l’enfermer en son sein mais on ne peut la retenir. Alors, elle éclate dans les airs, telle une bulle de savon trop fragile.

Envol des cheveux qui s’emmêlent. Le vent souffle, chapardeur de souvenirs enchantés. Il dérobe les éclats de rire mais il ne peut emporter les étincelles qui crépitent à l’intérieur des corps épanouis. Désappointé, il abandonne son larcin au creux d’un tronc mort et part en quête d’un nouveau morceau de vie à dévorer. Le soleil est seul témoin de ses actes.

Sensations fragmentées – WS Olivier Mellano

Olivier Mellano est un artiste comme on n’en fait plus que trop rarement. Musicien passionné et poète philosophe, il multiplie les expériences et partage sans compter. Calme et apaisant tout en ayant une attitude pleine d’énergie positive, Olivier a été ma rencontre préférée lors des workshop de première année. Vous pouvez suivre son actualité via son site internet, son groupe Psykick Lyrikah (genre pop rock, contemporain) ou vous plonger dans son livre poético-réflexif : La Funghimiracolette et autres trésors de l’équilibre.

Durant le workshop, Olivier nous a confronté à une douzaine de contraintes. Nous avions à chaque fois une vingtaine de minutes pour nous y soumettre et produire un texte. Cela a été assez difficile pour moi de me conditionner à la fois à répondre à ses demandes mais aussi de le faire dans un temps limité. Evidemment, les textes que je vous ferais lire ont été retravaillés en aval avec Olivier, il ne s’agit pas de mon premier jet. Il n’y en a qu’un seul que je ne posterai pas, parce que je le trouvais vraiment mauvais. Les autres seront accessibles au fur et à mesure.

Dans mon ordinateur, le fichier qui les rassemble tous s’intitule « Sensations fragmentées » (d’où le titre de l’article), parce que l’ensemble de ses textes poético-réflexifs (si je peux me permettre d’utiliser ce qualificatif) tend à décrire des émotions profondes, des sentiments fugaces, des sensations intimes.  En espérant ajouter un fragment de poésie dans votre vie…

La genèse de « L’homme idéal est déjà pris »

Yves Charnet fut le troisième auteur que je rencontrai lors des workshops. Joyeux, bavard et plein d’humour, il n’a pas hésité à donner de lui-même pour nous conseiller et nous accompagner dans l’écriture, jusqu’au point de perdre sa voix (pour être juste avec la réalité, il était très malade au début du workshop et une matinée de discours a entraîné la chute de ses cordes vocales). Si vous aimez l’autofiction, je vous conseille de jeter un œil à la bibliographie de cet écrivain ( La tristesse durera toujours, Proses du fils, Coeur furieux ou Mon amour, entre autres).

Le texte que j’ai produit dans cet atelier d’écriture est loin de me satisfaire entièrement. Certains passages me conviennent, d’autres me dérangent. Mais pour rester fidèle à l’esprit de workshop (produire dans un temps restreint), je ne proposerai pas de version réajustée.

Le thème de base était les failles intérieures, mais nous n’étions pas obligés de le respecter. Ce qui m’arrangeait bien, parce que je n’avais pas de blessures particulières à exploiter. J’ai donc choisi de partir sur un sentiment bien plus positif : l’amour.

J’ai eu pas mal de difficultés à écrire le texte et surtout à le débuter, à trouver une ligne directrice pour conduire mon histoire. J’avais l’impression de trop me raconter, de trop m’autobiographer alors que le but était de s’autofictionner. Aujourd’hui encore, je doute de l’efficacité de mon texte. Mais il est là, alors autant le faire vivre.

L’homme idéal est déjà pris (WS Yves Charnet)

« Les journées qui s’écoulent, les gens que tu rencontres, les expériences auxquelles tu es confrontée forment ce qu’on appelle une vie. Ta vie. Et des vies […], tu n’en vivras qu’une. C’est à toi de la prendre en main, de lui donner les couleurs que tu aimes et la direction dont tu rêves. A toi et à personne d’autre» – Pierre Bottero

 

L’homme idéal est déjà pris.

Elle me fait sourire, cette phrase. On dirait le titre d’un article de magazine psychologique, vous savez, le genre de chroniques qu’on retrouve à la rubrique « amours et emmerdes ». Dans le même style, on pourrait avoir : « La femme parfaite est un mythe. », « L’âme sœur n’existe pas. », « Le prince charmant n’apparaît que dans les contes de fée. » ou encore « Les couples heureux ne se croisent que dans les films à l’eau de rose. »

J’imagine parfaitement les quatre ou cinq paragraphes qui suivraient et qui développeraient tous la théorie qu’amour ne rime pas avec toujours. Le tout serait accompagné de témoignages sur la vie à deux et de sondages sur le divorce ou le nombre de disputes par semaine dans un couple. Et si le journaliste est vraiment motivé, il peut terminer son dossier avec un quizz permettant de tester la complicité de son couple (Majorité de rond ? Vous êtes très amoureux ! Majorité de carré ? Il faut faire des efforts ! Majorité de triangle ? Ca ne va pas du tout !).

Je caricature à peine. La société fait semblant de nous donner des astuces pour surmonter les disputes, pour affronter la vie à deux, pour mieux communiquer en période de crise. Ce que j’en pense ? Déjà, si l’on a besoin de ces conseils creux pour survivre au quotidien, alors on n’est pas avec la bonne personne. Et puis, l’amour n’est pas un bien de consommation. Ce n’est pas quelque chose qui s’achète, s’use, se jette et se remplace. Ca se vit, ça électrise les sens, ça stimule l’esprit – tout le contraire de ces magazines.

Les histoires d’amours passionnent les foules qui fantasment sur des scénarios rocambolesques mais à la fin heureuse. Les déboires sentimentaux des autres les intéressent et c’est pour ça qu’ils adorent suivre les rapprochements et les séparations de leurs personnages de fictions préférés. Les scénaristes ou les auteurs se creusent la cervelle pour trouver LE rebondissement qui surprendra l’auditoire ou LE petit évènement qui saura réveiller l’intérêt du public. Mais la simplicité disparaît bien souvent au profit du sensationnel ou se fait rapidement engloutir par la banalité de schéma prédéfini.

Prenons un exemple à développer sur le long terme. Georgina est infirmière. Elle craque sur le beau et riche chirurgien Patrick mais garde ses sentiments pour elle pendant un moment, se mourant d’amour en silence, seule dans son coin ou, à la rigueur, avec sa meilleure amie Lola.

Contre toute attente, Patrick finit par avouer, à la suite d’une opération très intense où ils ont tous les deux brillés, sauvant le patient de justesse, qu’il est lui-même attiré par Georgina. Ils s’embrassent tandis qu’un piano ou un violon les enveloppe dans un tourbillon de notes sensé émouvoir le spectateur ou, au minimum, souligner le romantisme de la scène.

Mais Georgina craint que leur relation ne nuise à leur travail et décide de prendre ses distances. Elle essaye de se consoler avec Valentin, le gentil gérant de la cafétéria de l’hôpital mais sa passion pour Patrick est d’autant plus forte qu’ils se côtoient tous les jours. Après plusieurs épisodes de questions et de rebondissements, Georgina finira par quitter Valentin pour enfin vivre sa passion avec Patrick.

Cela pourrait s’arrêter là mais en général, les rebondissements se bousculent pour être le premier à intervenir. Voilà que de nouveaux personnages vont faire leur apparition. Patrick est tenté de fauter avec une nouvelle stagiaire. Georgina s’en rend compte et la rupture est proche. Le couple réussit tout de même à tenir bon. Puis, c’est au tour de l’infirmière de rencontrer un sulfureux médecin venu en conférence. Georgina se laisse séduire, pensant qu’un baiser échangé dans le secret d’une salle vide ne peut pas lui causer de tort.

Que nenni ! Elle qui pensait ne jamais recroiser Wilfried, voilà qu’elle découvre qu’il a été engagé par le directeur de son hôpital. Georgina finit donc par être obligé d’avouer à Patrick ce qu’elle a fait. S’en suit leur rupture logique, à la fois rassurante – « haha ils sont comme tout le monde » – et décevante – « oh j’aurais tant voulu qu’ils surmontent cette épreuve » – pour le spectateur.

On peut poursuivre ainsi de façon quasi indéfinie, tant que le public ne se lasse pas. Le jeu du chat et de la souris qui se tisse entre Patrick et Georgina ne dépend au final que des personnages qui les entourent et de leur (faible) résistance à la tentation. Les scénaristes leur font avancer les étapes de la vie, parfois ensemble, parfois seuls, le but final étant de les réunir pour mieux les séparer.

Autre exemple, cette fois-ci adapté à un format plus court. Jules, agent d’accueil, craque pour Manuel, son patron, sans voir que son meilleur ami, Stephen, se meurt d’amour pour lui. Tandis que la relation entre Jules et son patron se développe, le public se rend compte du malheur que Stephen étouffe pour ne pas contrarier le bonheur de son ami. Puis, finalement, Manuel cause un tort – mensonge, tromperie, dispute, jalousie – et Jules le quitte. Il se rend alors compte que Stephen est beau, sympathique, drôle, a toujours été là pour lui et que finalement, c’est sûrement l’homme de sa vie. Ainsi, après que Jules ait hésité une dernière fois, les deux garçons finissent ensemble. Le public a ensuite le loisir d’imaginer qu’ils restent ensemble à jamais ou bien que Jules est trop instable pour apprécier de rester avec quelqu’un trop longtemps.

Vous saisissez le système ? Les histoires doivent s’adapter aux envies du public. Il espère voir les personnages ensemble mais il ne veut pas d’une histoire facile. Il attend de ses héros qu’ils se posent les mêmes questions qu’eux mais n’apprécient pas qu’ils trouvent les réponses aisément. Il adore reconnaître des obstacles que lui-même a déjà dû surmonter mais souhaite que les personnages butent en cherchant à les dépasser.

Et si moi, j’avais envie de vous raconter une histoire d’amour simple ? Si je n’avais pas envie de vous ensevelir sous une avalanche de rebondissements improbables ? Si je ne voulais pas gâcher la beauté des sentiments en faisant ressurgir de façon illogique des fantômes du placard ? Si je racontais tout simplement où peut mener une succession de hasard ? Si je quittais les schémas habituels ?

Essayons. Choisissons un personnage de manière totalement arbitraire. Fille, toujours en étude, utilise beaucoup son ordinateur, notamment pour prendre en note ses cours, débrouillarde mais maladroite. Appelons la Marie. Voilà un portrait rapidement brossé pour vous donner une idée du personnage. Trois, deux, un, l’histoire débute.

Marie vient de mettre le point final à son mémoire et part se coucher en rangeant son ordinateur bien à l’abri sous son lit, comme elle le fait tous les soirs. Vers deux ou trois heures du matin, son chat demande à sortir, habitude désagréable qu’il se fait pardonner en observant sa maîtresse avec des yeux aussi ronds qu’adorables.

L’esprit brumeux, Marie se lève et d’un pas automate, elle effectue l’aller retour entre son lit et sa fenêtre. Ce n’est que le lendemain matin qu’elle se rend compte du drame qui s’est produit dans la torpeur de la nuit.

En regagnant ses couettes après avoir sorti son chat, elle a marché sur son ordinateur, sensé être en sécurité sous son lit. L’écran est désormais fissuré et affiche un fond bleu foncé très peu engageant. Ce qui alarme aussitôt Marie, ce n’est pas d’avoir irrémédiablement abîmé son outil de travail, mais d’avoir potentiellement perdu les quatre-vingt pages de son mémoire qu’elle doit rendre trois jours plus tard – et qu’elle n’a bien entendu jamais sauvegardé autre part.

Le ventre noué par la peur, Marie se met aussitôt à bricoler, espérant que sa première idée soit la bonne. Après avoir branché son ordinateur sur un autre écran, elle réalise qu’elle peut toujours accéder au disque dur et donc récupérer toutes ses données. Marie s’empresse de mettre en sécurité son travail sur un disque dur externe, sur la boîte mail de trois amis différents, sur un dossier en ligne et pour finir, sur une clé USB.

Elle prend ensuite le temps de se lamenter tout à son aise sur les dégâts qu’elle a causé par faute d’inattention. Par respect pour son chat qui dort tranquillement sans se soucier des tracas que sa sortie nocturne a pu entraîner, Marie endosse l’entière responsabilité de la casse et blâme sa maladresse.

Une seule solution s’impose pour elle : il faut racheter un nouvel ordinateur. Marie a besoin de posséder un matériel adapté à sa condition étudiante, c’est-à-dire pas encombrant et facilement transportable. Elle se résigne donc à délester son petit compte épargne de quelques centaines d’euros et se rend dans l’espace technique de la grande surface la plus proche de chez elle.

Marie est obligée de reconnaître qu’elle n’y connaît pas grand-chose en informatique. Les caractéristiques indiquées sur les petites pancartes accompagnant les ordinateurs ne lui parlent pas vraiment. Elle se fie surtout à la marque qu’elle connaît et au prix, les seuls critères qu’elle maîtrise à peu près. Après avoir fait dix fois le tour des quelques ordinateurs présentés, elle se dirige enfin vers un comptoir pour réclamer le matériel qu’elle compte acheter.

C’est là que Jean entre en jeu. Un brin solitaire, passionné de jeux vidéos, embauché par la grande surface depuis quelques mois, rêve de voyager à travers le monde. Il n’a rien de particulier, ni banal ni original. Le genre de garçon qu’on croise partout tout le temps.

Pourtant, Marie tressaille lorsque leurs regards s’accrochent. Elle vit ce qu’on appelle communément un coup de foudre. Pourtant, elle ne se sent pas électrocutée, ni frappée de plein fouet. Son cœur ne s’accélère pas d’un coup, elle ne se met pas à rougir violemment et aucun chœur d’ange ne résonne soudainement dans son dos. Au contraire, elle est plutôt sereine, envahie par la certitude qu’elle a envie – besoin – de connaître ce garçon.

Elle expose calmement sa demande. Jean l’écoute, lui donne quelques conseils sur l’ordinateur qu’elle va acheter, lui imprime sa facture et part en réserve chercher l’objet désiré. Marie se rend en caisse pour payer son achat mais son esprit est resté accroché au comptoir de Jean.

S’en suit le point faible de mon histoire : des mois sans que rien ne se passe. Marie retourne régulièrement dans la grande surface où elle a aperçu Jean. Parfois, elle ne le voit pas. Quand elle a de la chance, elle le croise, sans oser l’aborder. Le doute l’empêche de trouver le courage nécessaire pour aller lui parler. Et s’il était déjà en couple ? Ne vaut-il mieux pas être seule que (mal) accompagnée ? Saura-t-elle l’intéresser ? Peut-on se fier à un instinct d’ordinaire désastreux quand il s’agit d’amour ?

Mais Marie pense beaucoup trop souvent à Jean. Finalement, alors qu’elle jetait un œil sur les réseaux sociaux, juste comme ça, sans vraiment chercher, elle trouve son profil. Fouiner parmi ses données pour tenter d’en apprendre plus sur lui ? Tout est astucieusement bloqué, à part deux ou trois photos qui ne révèlent pas grand-chose sur l’individu. L’ajouter à son cercle d’amis ? Elle n’ose pas – peur d’être ignorée. Lui envoyer un message ? C’est décidément la meilleure solution.

Alors, Marie se lance. Quelques lignes, formules de politesses amicales, rapide explication du but du message, petit compliment, aucune obligation de réponse. Elle appuie sur la touche « envoyer » et puis, ça y est, impossible de faire marche arrière. Et elle guette la réponse. Qui n’arrive pas.

C’est le moment de gloire de Lisa. La meilleure amie de Marie ne fait qu’une brève apparition dans cette histoire mais elle est une charnière importante. Elle se mêle de cette affaire en ajoutant Jean sur son propre réseau social. C’est elle qui apprend que le garçon n’a jamais reçu le message de Marie, puisqu’il a bloqué la possibilité aux inconnus de le joindre via son compte privé. Lisa fait son compte rendu et s’éclipse discrètement en attendant d’être au courant de l’avancée de cette situation.

Marie ajoute donc enfin Jean en ami. Et les choses vont s’enchaîner avec délice. Jean s’intéresse à Marie. Ils font rapidement connaissance, discutent pendant une heure, puis, ils conviennent d’un rendez-vous. Echange des numéros de téléphone.

Marie trépigne de joie. Rien n’est cependant gagné. L’invitation lancée par Jean reste courtoise et n’engage à rien. Et pourtant, elle pressent qu’elle est sur la bonne voie. Il suffit de rester naturel et de ne pas se stresser. Si tout reste amical entre eux, ce ne sera pas la fin du monde. Il vaut mieux se concentrer sur le positif de la situation et se réjouir d’avoir réussi à communiquer avec lui.

Le jour du rendez-vous arrive. Café et chocolat chaud. Banquettes pas très confortables. Sourires timides. Regards en coin. Parler pendant quatre heures donne le tournis à Marie. Mais elle est heureuse de pouvoir échanger avec Jean. Plus le temps avance, plus elle est séduite. Est-ce aussi le cas du garçon ?

Il semblerait. La suite s’enchaîne dans un tourbillon effréné de bons souvenirs et de saveurs heureuses.

Le premier baiser au goût de légèreté et de certitudes. Les pouces qui s’usent sur l’écran du téléphone. Les discussions intimes et sincères. Les mains qui se crispent sur les manettes de console. Les embrassades au Trocadéro. Le cœur qui se serre d’impatience en montant la pente d’un manège. Les doigts qui se cherchent même séparés de plusieurs kilomètres. Le vent méditerranéen qui hurle dans les cheveux. Les éclats de rire en pleine nuit étouffés dans l’oreiller. Les baisers volés dans un sourire. L’absence qui vrille le cœur. Les regards radieux et chaleureux. L’arôme du café accroché sur les lèvres. Le soleil qui pare l’avenir de couleurs chatoyantes. La complicité qui se tisse avec le fil du temps. L’amour qui les isole du reste du monde.

Pas d’inquiétudes, pas de questions superflues. Ils savent. Ils veulent. Ils peuvent. Ils vont. Ils sont. Tout est simple. Tout est naturel. Ils n’avaient pas besoin de quelqu’un dans leurs vies. Ils avaient besoin l’un de l’autre. Et ils se sont trouvés. Grâce à un ordinateur piétiné.

Voilà, vous savez tout. …. Comment ? Vous avez besoin d’une fin à l’histoire ? Certes … Le problème est que je ne la connais pas, cette fin. Et j’espère ne jamais la connaître.

L’homme idéal est déjà pris. Oui, c’est Marie qui l’a.

La genèse de « Chemin sombre »

Un workshop, c’est un atelier d’écriture qui se poursuit sur plusieurs jours et qui est mené par un écrivain. Probablement que le mot relève plus de subtilités que celles que je viens de présenter, mais je pense que c’est un résumé efficace pour vous présenter un mot un peu brumeux.

Le premier workshop que l’on a fait nous a permis de rencontrer Jean-Michel Espitallier. Cet auteur poète nous a présenté de la poésie sonore (je ne m’attarde pas vraiment dessus parce que ce sera peut-être l’objet d’un autre article) et d’autres techniques qui lui ont permis d’écrire sa bibliographie.Parmi celles-ci, l’écrivain nous a parlé du « cut-up ». Il s’agit de piocher, dans un ou plusieurs textes, des phrases ou de courts passages et de s’en servir pour construire une nouvelle histoire.

Jean-Michel s’est servi de cette technique pour écrire Un rivet à Tanger, qui raconte une fiction policière se déroulant dans cette ville du Maroc. L’histoire est composée d’une multitude de très courts chapitres, n’ayant parfois que peu de liens les uns avec les autres, et qui sont tous puisés d’autres ouvrages, se déroulant dans différents endroits du monde mais qui ont tous rappelés à l’auteur Tanger.

J’ai été très intéressée par cette technique et j’ai choisi de l’utiliser pour produire un texte. J’ai eu quand même pas mal de difficultés pour écrire, parce que je tenais à mêler deux livres, au départ : Zouck, de Pierre Bottero, et un guide sur Barcelone. Mais je n’ai pas réussi, j’étais bloquée sur les passages à mêler pour réussir à produire une histoire efficace.

Au final, je me suis donc concentrée sur Zouck et j’ai choisi d’utiliser tout le vocabulaire présent dans l’oeuvre pour écrire une autre histoire : phrases entières calquées, mots collés les uns aux autres pour former une nouvelle phrase, ponctuation piochée dans un passage et donné à un autre …. J’ai voulu coller à la technique du cut-up et ne pas ajouter un mot ou une conjugaison qui n’existerait pas dans l’oeuvre d’origine.

Zouck raconte l’histoire d’Anouck, une jeune fille de dix-sept ans passionnée de danse, dont les seuls soucis sont de passer son BAC, de gérer sa soeur qu’elle ne supporte pas et de faire céder ses parents pour qu’ils lui achètent un portable. Jusqu’au jour où elle entend une critique sur son physique et qu’elle devient obsédée par l’idée de perdre du poids.

Ce livre de Pierre Bottero m’a toujours touchée et je ne saurais que trop le recommander à tous ceux qui veulent découvrir son univers. Entre poésie et prise de conscience, le récit ne laisse pas insensible.

Pour découvrir le texte que j’ai écrit à partir de ce livre, vous pouvez cliquer ici (parce que cet article est déjà assez long comme ça et que je ne veux pas le rallonger encore plus).

Chemin sombre (WS Jean-Michel Espitallier)

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Arnaud m’avait lu cette phrase, samedi. Elle s’est plantée dans ma tête, fracassante, sans que je l’aie oubliée. Avant de me faire des entorses au cerveau, j’ai arraché une page de mon cahier et les mots se sont mis à couler de mon stylo. J’ai regardé naître mes phrases avec un étonnement mêlé de fascination.

Sur un tapis étrange

Dansent des anges,

Filles aux yeux orange,

Que nul ne dérange.

Promesses soufflées,

Sourire parfait,

Elles créent

Un geste délié.

Ce semblant de poème a eu un drôle d’écho en moi. Un fugace frisson de plaisir. J’ai repris mon stylo, et, une nouvelle fois, je l’ai laissé danser. Une telle liberté, une telle légèreté… Ca me laissait pantoise.

Bonheur de l’envol.

Monde qui pulse.

Equilibre parfait.

Douce euphorie.

Mon stylo me portait. Toujours plus haut. Je me sentais légère, presque éthérée. Chaque mot me libérait de poids d’un souci, d’une rancœur. Le concept d’harmonie devenait accessible. Une force incroyable était en train de naître en moi.

J’ai fermé les yeux. Le silence s’est installé. Je me suis envolée.

J’allais bien.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

Difficile d’insister après une pareille tirade. Chaque mot m’avait poignardée. Arnaud m’avait repoussée, exclue de sa vie, presque avec froideur. Il avait rompu devant le bahut, après les cours.

Il s’était détourné pour retrouver des amis qui l’attendaient. J’avais désespérément envie de le suivre mais je n’avais pas le courage d’affronter son inébranlable résolution.

Eclat glacial dans ma poitrine.

Déchirure.

Souffrance.

J’ai mal. L’impact des mots a été presque physique, et la douleur qu’ils ont généré bien réelle. Mon équilibre était fissuré.

Une fois à la maison, je me suis assise à mon bureau, et j’ai laissé dériver mes pensées, cherchant désespérément à retrouver ma sérénité. J’ai arraché une page de mon cahier, pris mon stylo… Cette fois, pourtant, pour la première fois depuis que j’ai décidé d’écrire, la magie n’a pas opéré. Le charme était rompu. Je regardais toutes ces stupides phrases sur mon cahier en me demandant ce qu’elles faisaient là.

J’ai pris conscience du nœud qui me torturait les entrailles. Je me suis obligée à souffler longuement. Le ciel m’appelait toujours à lui, mais mon corps était rivé à terre.

Je n’étais plus un oiseau.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Alors que je traversais le grand hall du bahut, cette phrase a surgi de nouveau dans mon esprit, brûlante. Elle avait été une promesse, une fenêtre s’ouvrant sur un univers magique. Mais la tirade ne reflétait plus vraiment mon sentiment. Je trouvais ça plus ridicule que fascinant.

Mes jambes sont devenues de coton, mon cœur s’est emballé alors qu’une vague d’épuisement m’écrasait au sol. J’ai failli m’écrouler, me suis rattrapée de justesse et j’ai titubé jusqu’à la porte de la classe.

J’étais vidée. Complètement vidée.

Savez-vous ce que ressent un oiseau lorsqu’un chasseur lui tire dessus, lorsque son corps percé de mille blessures ne lui répond plus, lorsque ses plumes arrachées par les plombs tournoient dans le ciel autour de lui, lorsque ses ailes brisées pendent, inutiles ?

Il souffre.

Il souffre et il tombe.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

Dans la voiture qui me ramenait à la maison, j’ai somnolé à moitié, écrasée par une lassitude vieille comme l’univers. Mes pensées tournaient en rond, s’entrechoquaient dans une cacophonie mentale que les tentatives de mon père pour instaurer un dialogue n’avaient aucune chance de réordonner.

A vrai dire, je n’étais même pas fichue de savoir avec exactitude ce qui n’allait pas. La seule chose dont j’étais sûre, c’était que tout foirait depuis qu’Arnaud avait rompu. Et que j’étais fatiguée. Très fatiguée. Et mal dans mes baskets…

J’avais un peu de mal à savoir qui j’étais. Je me sentais seule.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Alors que je me préparais à me coucher, la sensation de lassitude qui avait disparu est revenue en force. J’ai senti une drôle de boule se nouer au creux de mon ventre. Une boule de peur comme lorsque, petite, je ne me souvenais plus de la leçon que je devais réciter. Une boule sombre et désagréable.

Ma tête s’est tout à coup mise à tourner. Je me suis effondrée sur mon lit, le souffle court. J’ai expiré plusieurs fois sans réussir à reprendre le contrôle de ma respiration et j’ai senti un filet de sueur froide couler entre mes omoplates tandis qu’un autre perlait sur mon front.

J’ai quitté mon lit, cherchant désespérément un air qui n’arrivait plus à mes poumons, jusqu’à venir buter contre la chaise de mon bureau sur laquelle je me suis effondrée. J’ai pris mon stylo et j’ai regardé mon cahier.

Il y avait un grand blanc dans ma tête et j’avais perdu les mots de mon vocabulaire. Ils devaient s’être noyés dans les larmes qui coulaient sur mes joues et qui brouillaient ma vue.

Je venais de comprendre. Quelque chose était brisé. Des certitudes avaient volé en éclats. Il y avait une drôle de fatigue, un peu comme un brouillard qui se serait mis à ramper à l’intérieur de moi, qui n’était pas due à un virus et dont je prenais à peine conscience.

J’avais l’impression d’être une souris coincée dans un piège à loup. Mes repères s’éparpillaient et moi, j’allais mal.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

Boule d’angoisse au creux de mon ventre. Malaise. Souffrance.

Les jours passent. Les semaines. Mes nuits sont courtes et les réveils difficiles.

Je suis de plus en plus mal. Je suis incapable de communiquer. Je suis seule sur un chemin sombre qui s’appelle dépression. Il germe dans la trahison et se nourrit des idéaux bafoués, des sentiments humiliés, du mensonge et de la désillusion.

Mes parents ont essayé de m’aider, ont usé de toute leur force de persuasion, parfois grondé, souvent expliqué, toujours raisonné. Mes amies aussi. Leurs tentatives pour me redonner le goût de vivre sont restées vaines. Leur joie n’a eu aucun écho en moi. Tout m’a laissée de marbre.

J’ai été chez le psychologue. Ca n’a pas marché. On me décrit le chemin sombre. Décrit-on à quelqu’un l’endroit où il habite ?

Ils parlent. Tous.

Ils parlent et ils ne comprennent pas. Il y a un univers entre les mots inaudibles que je crie en silence et les gestes inutiles de ceux qui s’agitent en voulant m’aider.

Leurs mots font du bruit, font du mal. Pour rien. Leurs regards aussi font mal.

Je suis un brin d’herbe emporté par la tempête. Ma course folle est solitaire. Impuissante. Les alliés ne sont pas admis sur le chemin sombre.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Le chemin est vraiment sombre. Sombre et glissant. Sans appui, impossible de s’arrêter ou de faire demi-tour. Je suis juste capable de ralentir. Un peu.

Les jours passent. Au milieu de la cacophonie des mots inutiles proférés par des passants translucides. Au milieu des regards. Qui blessent.

Moment doux de rémission. Je me suis assise au soleil sur un banc dans un parc. Si j’avais mal, c’est que je laissais les autres me blesser. Arnaud m’avait blessée. J’ai donc consacré toute mon intelligence à répondre à cette question : A-t-on besoin des autres pour être heureux ?

Je n’ai pas trouvé la réponse. Je me suis sentie plus seule que jamais. Dans ma poitrine, une horloge prise de folie s’est mise à battre à grands coups douloureux.

Un garçon est alors venu s’asseoir sur le banc à côté de moi. Sa main s’est posée sur mon épaule, il a planté ses yeux dans les miens et a dit :

— Je connais le chemin sur lequel tu t’engages.

Son regard est devenu brillant. J’ai compris. Je lis en lui, je lis sa fragilité, je lis son passé, je lis son combat quotidien. Personne ne quitte jamais totalement les chemins sombres. Les fouler laisse des traces indélébiles, au mieux des cicatrices, au pire des plaies qui jusqu’à la fin, resteront ouvertes.

Ma cuirasse s’est fissurée et, tout au fond de moi, un barrage a cédé. Les mots ont jailli de moi, dans le désordre, libérateurs.

— Je n’arrive plus à vivre.

Je lui ai dit ma solitude, ma blessure, mon malaise. Je lui ai parlé du nuage qui m’enveloppait, de la boule dans mon ventre, du mur, falaise escarpée, hérissée de pièges, que j’avais moi-même érigée contre les autres.

Je me suis tue et j’ai levé les yeux. Le garçon était assis à quelques centimètres de moi. Il n’a rien dit, comme s’il savait que je n’avais pas fini. Il y a eut un blanc, puis :

— Je voudrais recommencer à vivre.

Le garçon a serré ma main. Fort. Nous avons échangé un sourire comme on échange une promesse. Ses yeux brillent toujours. Son sourire est un rayon de soleil capable d’atteindre des zones désespérément dépourvues de lumière. Cela faisait des mois que j’en étais privée. Ma tête s’effondre sur son épaule et mes larmes coulent.

Le garçon a calmé la douleur en moi, la transformant en une apaisante certitude. Il y avait un futur pour moi. Un futur moins sombre. Un futur d’espoir.

Le chemin sombre s’éclaircit.

 

« Je ne suis pas dur. Je ne t’aime plus. Je ne vois pas pourquoi je te le cacherai. »

La boule familière s’est nouée dans mon ventre et avant qu’elle ne me paralyse, je l’ai dissoute dans un accès de rage soigneusement canalisé.

Je me bats. La décision est fichée au cœur de ma volonté, tendant ses ramifications d’acier à travers tout mon corps. Je me bats. De toutes mes forces. Contre moi. Contre mon malaise. Contre le chemin sombre.

Je ne suis plus seule. Il y a le garçon, Antoine. Il y a mes amies. Il y a mes parents.

Parfois, la nuit, je rêve que j’arpente à nouveau le chemin sombre et je me réveille en sueur. Je saisis mon stylo et je laisse couler les mots, qui sortent dans un désordre inattendu qui témoigne de ma confusion, pour oublier ma peur. J’ai peur de la solitude. J’ai peur de la souffrance. J’ai peur du chemin sombre et de la porte à son extrémité.

Je surveille mes pas. Pour l’instant, je résiste.

 

« Les écrivains dansent sur leur plume, leurs mots sont des ballets qu’ils offrent à leurs lecteurs. »

Gardez-vous des chemins sombres.